« Sinners » de Ryan Coogler : quelque part entre « Une nuit en enfer » et « Lovers Rock », du cinéma galvanisant

Si l’on n’avait plus vraiment de doutes quant au talent de Ryan Coogler, on l’attendait néanmoins patiemment au carrefour d’un vrai projet original – comprendre par là autre chose que des licences juteuses à se mettre sous la dent. Non seulement le vœu est exaucé, mais il se matérialise sous la forme d’un projet horrifique incroyablement ambitieux : une œuvre tricéphale tenant à la fois du film historique rugueux, du film musical et du film de vampires sanguinolent ! Le tout tourné en pellicule 70 mm, avec un budget plus que cossu et le final cut en main : on imagine à peine le bras de fer avec un studio aussi calamiteux que Warner. Bien sûr, on en oublierait presque que l’on priait aussi pour ne plus voir de films de vampires sur le sol américain ; mais là, avouons-le, la curiosité l’emporte…

Prenant place dans le Mississippi ségrégationniste des années 1930, Sinners suit les préparatifs de l’inauguration d’un club de blues fomenté par deux jumeaux (Michael B. Jordan… multiplié par deux !) revenus de Chicago après quelques tripatouillages avec la pègre. Durant près d’une demi-heure et des brouettes, Coogler plante sa tente à l’ancienne, sans se presser, mais sans toutefois traîner les pieds : sa chronique d’époque, avec un réel mélange de simplicité et de sophistication (le plan-séquence englobant les deux épiceries, trait d’union entre Noirs et Blancs, ou un douloureux souvenir raconté qu’on « voit avec les oreilles ») fait preuve d’une élégance à toute épreuve. Puis arrive le surnaturel – l’intrusion d’un vampire chassé par des natifs américains – littéralement parachuté, il est vrai, qui fait soudainement virer de bord son film choral. La nuit tombe, le club ouvre ses portes, les esprits s’échauffent et les problèmes vont commencer : en cela, Sinners peut être vu comme la croisée de Une nuit en enfer (Robert Rodriguez, 1996) et de Lovers Rock (Steve McQueen, 2020).

La place primordiale de la musique, soulignée dès l’ouverture, n’a rien d’une afféterie décorative : Coogler met en valeur autant ceux qui la jouent que ceux qui la dansent, et comment celle-ci devient une catharsis, un moyen d’expression, voire un rite millénaire. C’est toute la culture noire qui s’agite là, sa transmission et son évolution. Un hommage permettant au réalisateur de Black Panther de s’adonner à des anachronismes d’abord sonores (les guitares très rock s’insinuant dans une B.O. très jazz/blues), puis on ne peut plus littéraux autour de LA scène musicale pivot : formidable medley où les corps et les cultures s’étreignent et embrasent tout sur leur passage. C’est là que Sinners devient alors enivrant, musclé, effrayant. Ses morts-vivants, autant amateurs de musique que les vivants qu’ils dévorent, ne servent pas – contrairement à ce qu’on pourrait croire au début – à faire un tri entre Noirs et Blancs, mais évoquent plutôt le danger du conformisme d’une Amérique écrasante, qui engloutit ses immigrés et tend vers un monde uniforme (comme le laissent entendre les psychés partagées des vampires façon pensée unique). En des temps toujours aussi troubles que ceux de l’Amérique de Trump, voir un film comme Sinners, sarabande endiablée et multiculturelle où l’on ne se gêne pas pour mitrailler toute une flambée de racistes façon Sam Peckinpah a quelque chose de galvanisant.

16 avril 2025 en salle | 2h 17min | Action, Epouvante-horreur, Thriller
De Ryan Coogler | Par Ryan Coogler
Avec Michael B. Jordan, Hailee Steinfeld, Miles Caton

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