[SHOCK CORRIDOR] Samuel Fuller, 1960

Un journaliste ambitieux qui souhaite gagner le Prix Pulitzer, projette de s’immerger dans un asile psychiatrique pour démasquer l’auteur d’un meurtre qui s’y est déroulé. Une descente aux enfers en noir et blanc.

PAR PAIMON FOX

A une époque, Fritz Lang devait tourner un film sur les asiles américains avant d’oublier l’idée, refusant de croire Samuel Fuller qui lui racontait en détail ce qui s’y passait réellement. Pour le convaincre de sa bonne foi, Fuller a même été obligé de lui montrer des photos horrifiantes. C’est par révolte qu’il a réalisé ce Shock Corridor. Impossible, en découvrant par exemple les premières images de Shutter Island, de ne pas penser à ce classique que Scorsese revendique lui-même comme une source d’inspiration et qu’il qualifie d’allégorie barbare dans laquelle «l’Amérique est devenue un asile d’aliénés». En ce qui concerne l’histoire, c’est quasiment la même. Il suffit juste de remplacer le flic torturé (Leonardo Di Caprio) par un journaliste ambitieux, avide de remporter le Prix Pulitzer (Peter Breck). Pour cela, ce dernier projette de s’immerger dans un asile psychiatrique afin de démasquer l’auteur d’un meurtre. Préparé par un psychiatre, un ancien spécialiste de la guerre psychologique, il se fait arrêter puis interner tout en continuant à simuler des troubles mentaux. Si l’enquête avance, le traitement aux électrochocs, la simulation de la maladie et l’environnement dans lequel il évolue provoquent un état de confusion mentale dont il ne se remettra pas.

Shock Corridor simule les conventions du genre Hollywoodien (le thriller psychologique, le film noir) avec un faux classicisme avant de bifurquer vers des zones inattendues et dérangeantes pour l’époque. La frivolité apparente du style permet de révéler le vrai visage des Etats-Unis entre la guerre froide, la bombe atomique et le Ku Klux Klan : la chasse aux sorcières, la violence, la vénalité, le racisme, l’injustice sociale, le cynisme, l’arrivisme. Cette densité étant condensée dans un décor unique. Scorsese fait exactement la même chose dans Shutter Island, avec des faux raccords, des transparences, du mauvais goût, du Grand Guignol. Dans l’un comme dans l’autre, les personnages principaux sont les produits dérangés de leur environnement : sont-ils fous ? Sont-ils coupables ? Sont-ils victimes d’un lavage de cerveau ou d’une théorie du complot ? Fuller qui a eu une expérience de journaliste en criminologie avant de devenir cinéaste connaît tous les rouages de la manipulation et le rappelle avec ironie. S’il maîtrise l’art du storytelling avec une capacité toujours aussi séduisante à faire croire en l’incroyable, il expérimente également une forme d’expression visuelle baroque pour traduire la dérive mentale avec autant d’abstraction que de symbolisme.

Ça explique l’intrusion de plans en couleur pendant les séquences d’hallucination – coupées d’ailleurs sur certaines copies – qui ont beaucoup inspiré Coppola, Godard et, encore une fois, Scorsese. On y voit des chutes d’eau, des images de jungle, en Cinémascope non désanamorphosé, empruntées à Tigrero, un film inachevé de Fuller tourné au Brésil en 1954. Shock Corridor doit également beaucoup au chef-opérateur Stanley Cortez (La nuit du chasseur) – qui orchestre des surimpressions expressionnistes et des jeux de lumière contrastés. Selon l’anecdote, la conclusion apocalyptique nécessitait la destruction des décors. Pour Fuller, c’était en réalité une façon de s’assurer qu’on ne lui ferait pas retourner quelques scènes pour le censurer. On ne peut donc pas s’empêcher d’y voir une implication personnelle – le combat du journaliste pour ne pas sombrer à mettre en analogie avec la soif d’indépendance de Fuller à Hollywood.

Tourné dans l’urgence, en seulement une dizaine de jours, Shock Corridor annonce, des années avant, Vol au-dessus d’un nid de coucou, L’échelle de Jacob et Shutter Island, trois films éprouvants sur l’aliénation, les traitements inhumains, les méthodes douteuses et la violence comme réponse à la folie.

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