« Sheitan » : Interview Kim Chapiron

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Fils de Christian Chapiron, connu sous le nom de Kiki Picasso, avec lequel il a co-écrit le script, Kim Chapiron affirme avec Sheitan une volonté de ne pas caresser le spectateur dans le sens du poil. On peut dire qu’il a réussi (controverse au festival de Gérardmer). Son survival made in France propose l’affrontement inédit des jeunes banlieusards et des culs terreux. Deux mondes qui ne se comprennent pas mais qui vont devoir cohabiter ensemble pour le pire des réveillons de Noël. 

Comment se sont passées les avant-premières ?
Kim Shapiron : Il y avait une ambiance de fou dans la salle. A Toulouse, c’était un truc incroyable. J’étais heureux, vraiment. A Marseille, j’ai versé une petite larme. A Genève, on a rencontré des journalistes complètement psycho, c’était génial. Ce dont je me suis rendu compte avec ce film, c’est que tout le monde le prend différemment. J’ai vu des gens se tordre tellement ils se poilaient comme j’ai vu des gens terrorisés sortir de la salle.

Tu penses que les gens ne s’attendaient pas à ça ?
Certainement. Sheitan est avant tout un film ludique. Je me mets toujours à la place du public parce que j’estime que je fais partie du public et je ne fais pas des films pour être un réalisateur. Mon film est une déclaration d’amour au public. Ce que je veux, c’est que les gens s’installent dans leur siège au cinéma et se disent « putain, l’enfoiré ! ». J’ai envie que les gens pensent qu’ils vont voir un teenage movie à la con, avec des jeunes mecs qui veulent partouzer avec deux petites meufs mignonnes, et qu’après ils se rendent compte qu’ils sont tous bizarres, qu’il y a l’autre berger pervers, tu ne sais même plus ce qu’il est à la fin… J’ai voulu déstabiliser afin que le public, en allant voir Sheitan, ait sa dose d’émotions. Je décris le film comme une expérience sensorielle. C’est un tour de manège. Tu rentres dans la salle de cinéma tranquille et tu dois en ressortir complètement halluciné. Un mec m’a dit qu’il avait eu la trique, c’est la meilleure critique pour moi. Ça veut dire qu’il est entré dans mon film.

Tu es fan de fantastique ?
J’aime beaucoup le cinéma fantastique mais je n’aime pas l’étiquette du « fan de ». Je suis un fan de Zhang Yimou, de Kusturica, de Terry Gilliam, de Todd Solondz, de Joël Séria. Ce sont plus des coups de cœur qu’un type de cinéma. Pour être exact, j’aime les films qui me remuent. Je suis un fan absolu de La vie des Jésus. J’aime l’humain, les films des années 70 du genre Macadam Cowboy, Le lauréat… Si j’ai vraiment une influence à citer, ce serait ce cinéma-là. Pas un cinéma esthétique mais un cinéma qui sent la sueur.

Comment t’es venue l’envie d’écrire un film pareil ?
Notre collectif Kourtrajmé est spécialisé dans le court-métrage et malheureusement, dans le milieu, il n’y a pas de réseaux de diffusion. C’était cool mais fatigant de faire des tournées à travers la France. Seulement, à chaque fois, c’était un public restreint de passionnés. Ce que j’aime, c’est toucher des gens qui ne sont pas venus là pour voir des courts métrages. Je voulais absolument passer au long métrage. Je me suis mis à écrire comme un taré et Sheitan est né après quatre ans d’écriture.

Dans quelle mesure Cassel est-il venu vous aider ?
Cassel est avec nous depuis le début c’est-à-dire 1995. Il m’a vu me prendre des crampes. Au début, il n’en avait rien à faire d’être producteur. Il m’a présenté à des producteurs, j’ai bossé, j’ai fait quelques trucs avec lui mais les projets tombaient quasiment tous à l’eau parce que les gens n’y croyaient pas ou alors parce que c’était trop hardcore. Mais je tenais à rester, quoi qu’il arrive, sincère. Pour Sheitan, on n’a pas eu ne serait-ce qu’un millième de censure. C’est exactement le film que je voulais. Le film est interdit aux moins de 16 ans et sort comme si c’était un blockbuster. Les distributeurs croient beaucoup en nous et ça, c’est quelque chose d’unique parce que le film est spécial. Mon premier combat, c’est celui contre l’indifférence et mon ambition consiste à aller vers le public. Je suis navré de voir les réactions sur le forum de mecs qui me traitent de connard ou même pensent que je suis pote avec le journaliste parce qu’il a écrit une bonne critique du film. Mais d’un autre côté, si ça fait parler, tant mieux. La chose la plus horrible pour un film, ça reste l’indifférence. Sheitan normalement, tu aimes, tu détestes mais il s’est passé un truc.

Tu as été confronté à des réactions violentes ?
Non parce qu’il y a un côté ludique et les gens se marrent plutôt bien. Les gens viennent me voir en me remerciant. Ce que j’aime avec Sheitan, c’est qu’il y a un contact direct avec le public. Et puis je pense que les gens sont surpris de voir Cassel dans un film comme ça.

Ce qui est surprenant dans le contexte du survival, c’est que les personnages sont très contemporains.
Les personnages transpirent la réalité. Ce ne sont pas des caricatures. Ce que je dis à chaque fois : Sheitan est inspiré de faits réels et bien plus que l’on ne peut imaginer. Je me suis inspiré de mecs comme toi et moi qui ont déjà vécu dans une ambiance entre gars. On a tous vécus ce que vivent les personnages. L’idée du rite satanique est vraiment tirée du contexte. Notre génération est en manque de repères, d’idoles, de combats. On est dans une époque de surinformation avec les journaux, le développement d’Internet, où les fausses infos circulent. Toutes ces histoires qui font partie des traditions, de la religion etc. Je pense qu’on est dans la confusion la plus absolue. La génération de nos parents avait des combats. Aujourd’hui, quand on voit nos stars, ça ne donne pas nécessairement envie d’avoir des combats. Il y a une démystification des stars ou des hommes politiques. On est en manque de gens charismatiques ; ce qui fait qu’on est en plein retour aux sources. J’ai plein de potes qui retournent à la religion. L’ésotérisme et la religion sont des sujets super sérieux dont on parle de plus en plus fréquemment et ouvertement.

La toile de fond du film, c’est la misère sexuelle. Est-ce que ce sujet t’intéressait ?
Pas du tout. Peu importe l’âge finalement. À 15-16 ans, on est tous des chacals. On ne pense qu’à ça et ça dure plus longtemps qu’on ne pense (il éclate de rire). La quête du plaisir et de la jouissance absolus, c’est quasiment un art de vivre. Ce portrait de jeunes, c’est ça. Tu peux être en galère, tout ce que tu veux, tu ne penses qu’à prendre ton pied. Et là, Roxane, il ne pense qu’à se la faire. Et c’est finalement eux qui vont se faire avoir.

Tu as volontairement éludé tout le contexte social ?
Il y a un contexte social mais il relève de l’inconscient. Ce n’est pas intentionnel. De toute manière, c’est la base de toute œuvre. Avant, je faisais beaucoup de bédés, quand tu es devant ta feuille blanche, il se passe quelque chose d’instinctif. Quand tu es devant ton scénar, tu écris et tu ne vas pas te dire que tu vas mettre tel ou tel détail. Depuis, il y a plein de gens qui disent que je suis un psychopathe, que je suis un pervers, que je veux tuer tout le monde (rires). Il faut savoir que ce film a été fait dans l’amour, la joie et le bien-être le plus absolu.

Peux-tu me parler de la scène de la grotte ?
Elle dure neuf minutes et ce qui me plaît, c’est qu’il n’y a pas de musique, rien. J’ai beaucoup travaillé le son. J’ai eu cinq mois de post-production sonore avec cinq mecs en permanence dans des studios…

Pourquoi un film aussi nihiliste ?
Ah mais, ça ne se finit pas mal. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Le dernier plan a le mérite d’être poétique.
A mort. Ça joue l’ambiguïté. Il y a une phrase qui dit là où certains voient le bien, d’autres voient le mal. Tu fais un truc, tu as pensé bien faire et tu as fait super mal. J’ai fait une scène et ce qui est amusant, c’est de voir comment les gens l’interprètent en fonction de l’état dans lequel ils sont. C’est un film nuancé. Il n’y a pas de méchants, il n’y a pas de gentils. C’est comme dans la vie, il n’y a rien de noir, rien de blanc.

Est-ce que ce film peut secouer le cinéma français actuel ?
Je n’ai pas fait ce film pour bousculer le cinéma français, je m’en fous complètement pour dire la vérité. Je n’ai pas cette prétention. Les gens s’imaginent qu’à Kourtrajmé on est des gars super agressifs. Je ne suis pas du tout agressif. J’ai fait ce film parce que ça sortait de moi, je ne l’ai pas fait en réaction à quoique ce soit. De toute façon, ce n’est pas comme ça qu’on fait avancer les choses.

A quel point les acteurs se sont impliqués dans le film ?
Ça a été la folie de travailler avec des actrices comme ça. Julie-Marie et Roxane étaient passionnées, prêtes à tout. Elles me l’ont dit d’ailleurs sur le tournage : « on est prêtes à tout, on n’a aucune limite ». Et c’était moi la limite. Je pense à la scène où elle branle le pit-bull (rires). J’ai passé une journée avec Julie-Marie. On a parlé du personnage et on est parti dans tous les sens.

D’autres genres que le fantastique sont susceptibles de t’intéresser ?
Bien sûr. Par exemple, mon prochain film n’aura rien à voir et sera à l’opposé de Sheitan. J’adore aller dans des genres totalement différents.

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