Mindhunters, May, Saw et Shaun of the Dead font partie de ces films qui à l’origine n’étaient pas prévus pour sortir au cinéma, mais directement en Dvd. Si ces titres ont connu finalement un destin plus flatteur, il en reste un qui attend son heure de gloire : Session 9, de Brad Anderson, le réalisateur de The Machinist. Inédit en DVD et dans les salles.
Comme souvent dans ce genre d’exercices, le mieux serait de ne pas trop en savoir. Sommairement, on a un postulat de base clair et précis: quatre hommes aux mentalités différentes sont chargés de rénover un asile désaffecté. Problème, au fil du temps, ils se rendent compte que l’établissement en question pourrait bien être hanté… Au prime abord, le casting s’avère très alléchant. Voir en tête d’affiche Peter Mullan, acteur (My Name is Joe) et réalisateur (Orphans, The Magdalene Sisters) est généralement un gage de qualité. Pourtant, les premières images inquiètent avec son défilé de lieux communs (vieille bâtisse hantée avec son lot de mystères impénétrables, ses fantômes, son passé douloureux et of course ses clichés en rafale), lesté de constat socio-geignard sur la triste condition des ouvriers (vie de famille désastreuse, revenu minable, incapacité de répondre aux besoins…). Heureusement, malgré un démarrage qui mélange les pinceaux Loachiens et Kubrickiens, le cinéaste Brad Anderson part d’une situation clichée pour fureter ailleurs, verser dans le symbolisme light (et si ce lieu était le reflet de leur inconscient, de leurs désirs inavouables?) et agréablement surprendre avec une série de retournements de situations très stimulants.
Suite à la confrontation difficile de ces individus, tous différents et insatisfaits par une vie médiocre (le protagoniste qui suite à une dispute avec sa femme fuit le foyer conjugal pour fuir la misère du quotidien) ou ratée (le mec, promis à un avenir brillant, qui se retrouve simple ouvrier au salaire misérable), Anderson (dont on ne connaissait jusque-là que Et plus si affinités, une comédie romantique sympa avec des vous et moi et, bien entendu, The Quickie) distribue les cartes de la dramaturgie et finit par mettre à nu la psychologie fragile de personnages de plus en plus étranges (ou possédés?). Dans le fond, que cherchent-ils? Que veulent-ils? Que manigancent-ils? Qui est qui? Qui veut quoi? Sous-entendu de rituel satanique ? Passé étrange d’une femme schizophrène qui s’invente des histoires? Tout ce qui s’agite autour d’eux semble éveiller les démons, les refoulements, les pulsions enfouies. Tout ce brouhaha ne sert qu’à amplifier un script très solide qui répand sa moelle substantielle non pas sur le lieu prétendument hanté et ses fantômes (question : y en a-t-il ? et de surcroît, pourquoi le lieu serait-il hanté?) mais simplement les rapports de force, les liens unissant cinq protagonistes, solitaires, qui s’isolent et révèlent progressivement des failles. Visiblement très satisfait de son étude de caractères, Anderson reprendra les mêmes éléments (personnages qui attendent dans des voitures, atmosphère ouatée et inquiétante…) dans son beau Machinist dans lequel Christian Bale (30 kilos en moins) ne comprend pas les raisons de ses insomnies. L’acteur plonge en eaux troubles en compagnie des excellents Jennifer Jason Leigh et Michael Ironside.
Et c’est ainsi que surgit la seconde bonne surprise de Session 9 : la mise en scène qui colle les angles, joue avec l’espace, malmène le regard et trouble la perception des persos, cinq pauvres types gangrenés par une folie du genre coton (le réal s’amuse avec le montage parallèle et il a parfaitement raison). Par la grâce d’une musique superbement lancinante et d’un visuel travaillé (dépourvu de la moindre coquille esthétisante), Anderson évite de tomber dans le grand-guignol. Avec une économie de moyens et un style quasi-vériste, il parvient à instiller le trouble en profondeur, à triturer brillamment toutes les peurs ancestrales : le noir, la solitude, angoisse du lendemain, sensation d’être paumé… Oui, mais sans tomber dans les facilités. En créant une tension tripale qui ne lâche pas du début à la fin.
Fragmenté en jours (méthode Shining redoutablement efficace qui suit un crescendo oppressant jusqu’à la déflagration), à travers l’histoire étrange de Mary Hobbes, racontée par des bandes magnétiques au pouvoir évocateur exceptionnel, le récit regarde ce petit monde se perdre et continue de soumettre beaucoup de questions. On cherche dans tous les recoins mais la classe du film est de ne pas privilégier une piste par rapport à une autre. L’ensemble prend la forme d’un tourbillon élégamment dévastateur où les personnages ne sont pas des pions qu’on bouge selon les désidératas du réal. Ils vivent, et ce bien longtemps après la projection du film. Inédite en France (on ne sait guère pourquoi), cette épatante fiction au suspens haletant et particulièrement intense distille un climat fiévreux, suspicieux, délétère. Beau cauchemar.
