Ce n’est pas souvent que le cinéma traite de religion aussi frontalement que Selon Joy, un premier film dont le titre évoque la formulation utilisée pour préciser l’auteur d’un évangile. Mais, ne partez pas tout de suite : si le sujet peut déclencher des réflexes clivants, la scénariste et réalisatrice Camille Lugan l’aborde d’une façon assez ouverte et dépourvue de parti-pris pour désamorcer toute polémique. De fait, la religion sert ici à préciser le contexte dans lequel s’est construite Joy, le personnage principal, au moment où elle va entrer dans l’âge adulte et confronter cette expérience à sa foi.
Joy a passé sa vie dans l’église du père Léonard, qui l’a adoptée lorsqu’elle a été abandonnée sur le parvis. Elle trouve son compte en distribuant des repas aux nécessiteux et en jouant de l’orgue pendant les offices. Jusqu’au jour où elle assiste au tabassage par deux flics du jeune Andriy, un délinquant qui pensait être à l’abri dans l’église. Joy le recueille et le soigne avant qu’il s’enfuie en lui volant un objet de valeur. En partant à sa recherche, elle découvre un monde sombre et dysfonctionnel où règnent le désordre et la brutalité. Il contraste avec le sanctuaire où Joy connaissait jusqu’alors une relative sérénité, soutenue par sa foi et son attachement au curé qui représente un père à plus d’un titre.
Andriy, qui l’attire irrésistiblement, représente le côté obscur puisqu’il est un délinquant, membre d’un gang de dealers dirigés par Mater (Asia Argento) dont le nom ne doit rien non plus au hasard. La rencontre entre les deux mondes devient intéressante parce que, à la différence des cinéastes catholiques comme Hitchcock ou Scorsese qui ont fait de l’attrait du péché leur fond de commerce, Camille Lugan est plus proche du Ferrara de Bad Lieutenant pour qui le bien et le mal sont indissociables.
Si Joy est prête à suivre Andriy quoiqu’il arrive, ses convictions ne sont pas remises en cause. Elle va seulement chercher à les accorder à cette nouvelle réalité où rien ni personne n’est réductible à une formule simple (à l’exception des flics, invariablement malfaisants). L’activité criminelle d’Andriy n’est que provisoire (espère-t-il) et sert à financer son embarquement sur un cargo qui devrait l’emmener dans un ailleurs plus accueillant. De son côté, Joy trouve sur son chemin des épreuves typiques du christianisme comme le doute ou la tentation. Pourtant, lorsqu’elle découvre le sexe avec Andriy, elle n’y associe aucune culpabilité. Ses actions sont toujours motivées par la même volonté de rendre le monde meilleur à la mesure de ses moyens, fût-ce au prix du sacrifice.
Dans un registre aux confins du film noir et du fantastique, Camille Lugan décrit cet univers avec une conviction qui compense la grande économie de moyens. Si elle revendique l’influence d’Abel Ferrara, celle-ci ne se limite pas à l’inspiration catholique. On la trouve aussi dans le soin apporté à l’image (la photo de Victor Zébo contribue à appuyer l’atmosphère irréelle des décors étranges trouvés au Havre), mais Lugan excelle particulièrement dans le choix et la direction de ses acteurs, tous excellents. Le jeune Ukrainien Volodymyr Zhdanov développe avec l’actrice principale Sonia Bonny une chimie incontestable, de même que, mais dans un registre différent, Raphaël Thiéry, qui joue le prêtre et dont le physique massif contraste avec la douceur qu’il dégage. Quant à Sonia Bonny, dont c’est le premier rôle dans un long métrage, elle est extraordinaire de force et de douceur, d’intériorité et de physicalité. Elle porte le film en donnant l’impression d’être consumée par l’amour, la foi et la grâce.
24 décembre 2025 en salle | DrameDe Camille Lugan | Par Camille Lugan Avec Sonia Bonny, Volodymyr Zhdanov, Asia Argento |
24 décembre 2025 en salle | Drame


