« Seconds » (« L’opération diabolique ») de John Frankenheimer : peut-être l’un des films les plus chaos de son auteur

Seconds, connu sous le titre français L’opération diabolique, est peut-être l’un des films les plus chaos du réalisateur John Frankenheimer. Pas une anomalie tant la filmographie de l’instigateur de la « politique fiction », si elle contient pas mal de block-busters (Le train, Grand Prix…) n’en reste pas moins parsemée de vraies étrangetés: The Young Savages (Le Temps du châtiment), Manchurian Candidate (Un crime dans la tête), ou encore le méconnu et redoutable I Walk the Line (Le Pays de la violence). Mais avec celui-ci, troisième volet d’une trilogie commencée avec Un crime dans la tête et Sept Jours en mai, il enfonce le clou du thriller paranoïaque, dans une époque propice à cela (guerre froide, peur du communisme, dérives maccarthystes…) avec une appétence très Twilight Zone pour les univers mentaux et les transformations physiques.

Soit l’histoire de Arthur Hamilton (John Randolph), un banquier grisou, déçu par son existence. Un jour, un quidam dans une gare le suit et lui donne un papier avant que les portes du train ne se ferment. Sur ce billet, une mystérieuse adresse. Un aller simple vers la mort? Un soir, un ancien ami décédé lui passe un coup de téléphone et l’introduit dans une organisation secrète qui propose de changer d’aspect, d’état civil… Très sceptique à cette idée de perdre son identité (puisqu’il est censé passer pour mort, que sa femme ne le verra plus), il cède au pacte avec le diable, change d’apparence et devient Tony Wilson (Rock Hudson), un peintre reconnu jeune et séduisant barbotant dans une magnifique villa californienne. Mais, comme dirait Marcel, l’argent ne fait pas le bonheur, et comme dirait Goethe, tu auras mieux fait de me lire avant. Malgré une nouvelle plastique qui lui fait couler une larme (de tristesse, évidemment), le mental en a pris un coup. Le cadeau était empoisonné et le pacte, une malédiction. Et le film de participer à cette réalité fuyante qui déraille, comme dans un film-purgatoire où de nombreuses séquences, dont une, orgiaque, dans une cuve à vin géante avec les allumés adorateurs de Bacchus, sidèrent.

Mais forcément, comme toujours avec les films en avance, l’expérience ne plait pas à tout le monde, voire pas du tout. Présenté en compétition au Festival de Cannes en 1966, l’accueil du film est si désastreux que Frankenheimer, réalisé au même moment son Grand Prix à Monte Carlo, avait refusé de se rendre à la conférence de presse, laissant son Rock Hudson d’acteur tout seul, lui qui n’était pas son premier choix, loin de là (Frankenheimer misait sur Laurence Olivier et Kirk Douglas) et qui est pourtant impeccable dans ce contre-emploi (on l’assimilait alors au héros positif de westerns, de films d’aventure et de mélodrames flamboyants chez Walsh, Sirk et Boetticher). Parcourue par la formidable bande-son de Jerry Goldsmith, cette déclinaison terminale du mythe de Faust ne méritait pas cet opprobre, ne serait-ce que pour ses simples et incroyables intuitions visuelles. Et, ce, dès son générique signé Saul Bass, sorte de marche funèbre où un enchainement de gros plans déformées de diverses parties d’un corps humain prépare le spectateur à la vision cauchemardesque d’un homme qui va renaitre, commencer une deuxième vie à partir d’un nouveau corps entièrement reconstruit par les opérations. La suite, qui contient des déformations expressionnistes, des jeux de focales, des effets d’ombre et de lumière, on la doit à l’apparemment très caractériel James Wong Howe, directeur photo de Shanghai Express, de la Marque du vampire, de Sang et or…, qui a débuté en 1923 dans le cinéma muet et qui, dans Seconds, a créé un effet ultra-moderne: la Snory-Cam, équivalent de la Steady-Cam où la caméra est harnachée à l’acteur, qui apparaît donc immobile à l’écran alors que son environnement bouge. Un effet visuel qui aurait en réalité été utilisé pour la première fois dans un film allemand des années 30 intitulé Kuhle Wampe, et réalisé par Slatan Dudow, mais que Seconds a largement contribué à populariser. Il a depuis magistralement été repris par Gerald Kargl dans Schizophrenia ou encore que Darren Aronofsky a repris dans ses premiers films (Pi et Requiem for a dream), même s’il a démenti avoir pioché dans le Frankenheimer (cf. interview).

Au-delà même de la forme, le parti-pris de Frankenheimer pour cette adaptation d’un roman de science-fiction de David Ely s’avère le bon. Pour raconter la manipulation du corps (le personnage se rend d’abord dans une usine à viande et sera conduit à l’entreprise dans un camion comme une bête), la folie qui contamine la raison (la drogue dans le café révèle ses pulsions enfouies et ses désirs secrets, ce qui lui coûtera cher) et le rêve américain aux allures de cauchemar (la très ricaine seconde chance, la vision apocalyptique de la chirurgie esthétique, le fantasme d’une jeunesse éternelle doublé d’une quête de la réussite matérielle dans un monde qui devient autre et angoissant), rien de mieux que de faire du cinéma-lavage de cerveau, le fameux brain watched 24 images par seconde, et ainsi de donner l’impression au spectateur d’être lobotomisé, comme pris au piège d’un écheveau diabolique. Et l’on s’amusera de cette charge sous-jacente contre le pouvoir en marche à Hollywood… « Beaucoup de mes films parlent d’individus essayant de se définir au sein de la société, d’individus tentant de conserver leur identité à l’intérieur d’un monde moderne inhumain qui étouffe l’individualité », expliquait Frankenheimer. « Le thème de l’insoumission de l’esprit humain est omniprésent chez moi, ainsi que celui de la lutte contre toute forme d’aliénation de la personnalité. On doit vivre sa vie comme elle vient. On peut essayer d’en changer mais on ne pourra changer ce qu’on est vraiment ou ce qu’on a fait avant, il faut vivre avec. C’est tout le sujet de Seconds. » Pakula (À cause d’un assassinat), Coppola (Conversation secrète), Pollack (Les Trois jours du Condor), Aldrich (L’Ultimatum des trois mercenaires) ou encore De Palma (Blow Out) peuvent lui dire merci.

Ce qui ajoute au trouble par ailleurs, ce sont les étranges similitudes entre la fiction (la trilogie parano de Frankenheimer dans les années 60 composée d’Un Crime dans la Tête, Sept Jours en Mai et cette Opération) et la réalité (l’Amérique qui doute et connait une crise d’identité). Sorti en 1962, Un crime dans la tête, dans lequel un sniper abattant un candidat à la présidence au cours d’une cérémonie officielle, a surgi un an avant l’assassinat de John F. Kennedy, en novembre 1963, comme une étrange prémonition. Dans Sept jours en mai (1964) une autre politique fiction adaptée par Rod Serling (le créateur de Twilight Zone), il s’agit cette fois-ci d’une tentative de coup d’État militaire menée par un général (Burt Lancaster) pour renverser un président américain (Fredric March) soutenu par un jeune colonel (Kirk Douglas). Entre temps, dans la vraie vie, le jeune frère de JFK Bob Kennedy a engagé Frankenheimer comme conseiller en communication. Mais, deux ans après L’opération diabolique, Frankenheimer qui accueillait Robert Kennedy à Malibu lors de sa dernière visite en Californie a conduit ce dernier à l’hôtel Ambassador. Là où il a été assassiné…

Nouveau master restauré 2K
Boîtier Digibook collector limité
Contient :
le Blu-ray du film
le DVD du film
un livret rédigé par Olivier Père (52 pages)
Blu-ray & DVD :
Présentation du film par Jean-Baptiste Thoret (30’)
Bonus (45’)

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