24 heures dans la vie d’une Cendrillon trans afro-américaine traversant la cité des anges à la recherche de sa rivale. C’est dans TANGERINE, cinquième long métrage de Sean Baker intégralement tourné avecun smartphone, dans des conditions abracadabrantesques. Le CHAOS a rencontré le cinéaste. Il nous a TOUT expliqué.
Après un court séjour en prison, Sin-Dee (Kitana Kiki Rodriguez), femme trans afro-américaine, est de retour sur les trottoirs de Los Angeles. Elle apprend que pendant son absence, son amant et souteneur l’a trompée avec une femme. Sin-Dee et son amie Alexandra partent à la recherche des infidèles dans les bas-fonds de la ville… Hé, il a pas une belle gueule,mon conte de Noël sous le soleil de Los Angeles? Un conte pas pour les n’enfants, hein, mais pour adultes, avec de la drogue, du sexe, de l’amour et beaucoup de solitude nue. Sin-Dee et Alexandra, les deux ébouriffantes héroïnes, sont à la recherche de quelque chose qu’elles trouveront (ou pas) dans cette journée sous speed et vont mettre les moyens pour obtenir ce « quelque chose ». Sin-Dee veut se venger de la fille avec qui son mec l’a trompée; Alexandra veut être considérée comme une pop-star. Parallèlement, un chauffeur arménien (Karren Karagulian, présent dans les précédents films du cinéaste), reçoit des clients plus ou moins agités dans son taxi. Ces trois personnages s’avèrent liés par quelque chose, même si cela n’est pas apparent au premier coup d’œil; et révéler ce lien serait quelque peu gâcher la découverte. Dans sa veine documentaire, proche du cinéma-guérilla, Tangerine propose quelque chose que l’on a peu vu au cinéma : une peinture du Los Angeles des ostracisés grouillant de marginaux solitaires,d’étrangers et de clochards, abandonnés dans un cimetière de rêves américains,au bon souvenir du Hollywood Boulevard où, souvenez-vous, atterrissait Laura Dern, star agonisante dans le INLAND EMPIRE de David Lynch.
Sean Baker nous confie : «Vous savez, je vis à New York donc pour moi, Los Angeles a toujours été comme une terre inconnue que je regardais avec des yeux d’extra-terrestres. Lorsque je m’y suis rendu pour la première fois, j’ai découvert des communautés. Des communautés que l’on ne voyait pas au cinéma,qui n’étaient pas représentées. Hollywood et même les cinéastes indés actuels sont un peu responsables de cette absence de visibilité. On glamourise tellement Los Angeles avec le Walk of Fame, Beverly Hills, Venice… que on ne montre jamais ce qui s’y passe réellement. L’incroyable pauvreté qui y règne.Tout l’autre côté sale avec ceux dont les rêves se sont brisés. Certains films des années 70 montraient cette face sombre. Mais plus maintenant. En ce qui concerne les conditions de tournage, nous avions la permission de tourner à Los Angeles mais nous restions discrets. Aux États-Unis, vous devez faire attention lorsque vous filmez à l’arrache pour éviter que des gens s’introduisent dans le cadre et vous attaquent. En même temps, nous tournions à Los Angeles et les badauds sont habitués à voir des équipes de tournage, pour le cinéma comme pour la télé-réalité. J’avais un stabilisateur pour le Smartphone comme un selfie-stick. Ça change vraiment et c’est parfait pour le format documentaire. Maintenant, vous pouvez filmer tout ce que vous voulez. La plupart du temps, les gens étaient charmants et signaient l’autorisation d’apparaître à l’image. Je me souviens juste que le temps d’une scène dans un bus, un homme nous a quand même dit, après avoir tourné la scène : «je signe volontiers mais à condition que vous me donniez 400 dollars. On n’avait pas un rond, donc on a préféré couper la scène.»
L’ensemble a la particularité d’avoir été filmé avec un Iphone 5, un stabilisateur et une perche pour le son : «L’iPhone 5S venait de sortir, avec une caméra optimisée», confie Sean Baker qui a collaboré étroitement avec le directeur de la photographie Radium Cheung. «On s’est rendu compte qu’il serait idéal pour tourner avec des acteurs débutants parce qu’il ne les intimiderait pas, pas plus que les figurants attrapés dans la rue. Cela nous a permis de tourner à la dérobée et de très peu nous déplacer. Mais je voulais aussi que ce film reste cinématographique, donc nous avons tourné avec des objectifs anamorphiques. Il existait des prototypes provenant de la société Moondog Labs, qui nous a fourni des prototypes d’adaptateurs anamorphiques pour iPhone. Personne n’avait encore jamais tourné comme ça. Ensuite, j’ai beaucoup travaillé en post-production».
Les précédents longs métrages de Sean Baker, inédits en France, s’intéressaient déjà aux sous-cultures, aux destins singuliers, à ceux qui vivaient en marge de la société et qui ne bénéficiaient pas de visibilité. Celui dont on a le plus parlé mais qui demeure inédit en France, c’est Starlet qui s’intéressait à ceux qui travaillaient dans l’industrie de la pornographie et dans lequel il filmait crûment un rapport sexuel et heurtait les bien-pensants : «Tout le monde me demandait pourquoi j’avais filmé cette scène de sexe comme ça et j’avais répondu : la femme que je filme travaille dans le porno, ne pas montrer son quotidien et donc sa sexualité serait mentir.» Au Centre LGBT à Hollywood, Sean Baker tombe sur la diva Mya Taylor, une femme trans afro-américaine de Los Angeles qui connaissait très bien le quartier et ses environs et qui lui a présenté Kiki. Cette dernière raconte une histoire dont elle avait entendu parler, celle d’une prostituée trans qui avait appris que son petit ami couchait avec une femme biologique et qui était tellement bouleversée qu’elle voulait trouver cette fille et organiser de force une confrontation entre elle, la fille et le petit ami. Tangerine est né d’anecdotes et d’histoires venant de gens qui souffrent d’une absence totale de représentation : «La visibilité est synonyme de tolérance. Actuellement, il y a à Los Angeles des assassinats de trans et les chiffres ne cessent d’augmenter chaque année. La transphobie est si extrême partout. Par exemple, on ne peut pas montrer Tangerine en Arménie car c’est tabou, c’est d’ailleurs pour cette raison que l’on a voulu un personnage masculin venant de cette autre communauté. Depuis que Karren a tourné dans Tangerine, il a reçu des mails d’insulte où on le traite de «suceur de bites» (…) Je ne comprends pourquoi aux Etats-Unis à la télé comme au cinéma, nous devons nous focaliser la famille nucléaire blanche, la mère, le père, la fille, le fils. Bien sûr, ces histoires sont importantes,mais ça ne doit pas correspondre à 99% de ce que l’on voit. Il y a une responsabilité. Ne pas représenter le melting-pot des mégapoles, c’est mentir.»
Tangerine donne au spectateur l’impression de vivre une expérience inédite voire d’être sous substance. Tout y est excessif, too much, volontairement : la musique, l’image, les personnages au bord de la crise de nerfs : «Dans le monde que nous décrivions, il y avait une épidémie de cristal méthamphétamine et nous tournions dans des endroits craignos. Mon coscénariste Chris Bergoch a eu sa valise volée dès le premier jour de tournage, ça nous a mis en condition. Les consommateurs de méthamphétamine peuvent se révéler très violents – c’est comme la cocaïne mais en pire. Une fois la journée de tournage terminée, je rentrais chez moi et je m’effondrais parce que ça réclamait trop d’énergie d’essayer de capter tout ce qui se passait. Nous devions trouver un rythme et, quand je l’ai trouvé, la trap music que nous utilisons, avec les instrus à gros beats et au faible BPM, a juste amplifié cette sensation. C’était totalement approprié pour décrire cette communauté qui part à la poursuite du rêve américain alors que le rêve est brisé et qu’il n’y a plus rien à espérer désormais.»
Hyper-sensible à tout ce qui l’entoure, Sean Baker revendique une inclinaison pour les films sombres comme Bad Lieutenant et Panique à Needle Park. Sa grande influence en tant que documentariste reste le réalisateur autrichien Ulrich Seidl. Mais, sur Tangerine, il s’avoue incapable de citer une quelconque influence immédiate : «Mes précédents films avaient une influence claire, pas celui-ci. C’était quelque chose d’organique.Nous ne savons pas que le film serait aussi hyperactif par exemple pendant le tournage et nous ne pensions pas qu’il y aurait autant de musique jusqu’à la post-production. Tout est venu progressivement au fil des étapes de fabrication. En d’autres termes, voir Spring Breakers de Harmony Korine a beaucoup aidé. Sean Baker confesse presque malgré lui qu’il avait plus de matière pour en faire un documentaire : «Nous n’avions quasiment pas besoin d’ajouter de la fiction. La seule partie qui tient de la fiction, ce sont surtout les effets dramatiques, quand le personnage d’Alexandra chante et doit payer pour, je me suis inspiré des artistes qui galèrent et qui doivent payer pour se faire connaître. Cela m’est arrivé puisque j’ai dû payer pour envoyer mon premier film en festival.» Tangerine souffre en effet de ce gros déséquilibre. Largement plus stimulant dans sa partie documentaire que dans sa partie disons fictionnelle (facilités scénaristiques, interminable climax), le film propose néanmoins quelque chose qui gratte, qui hurle, qui agresse, qui détonne. Et qui se révèle moins dans le rire ou dans l’exploitation que dans l’empathie voire la compassion. C’est ainsi que le temps de deux trois séquences mélancoliques (et une fin que l’on ne révélera pas), le cinéaste cueille tous les moqueurs. Dans ces moments en creux, il prouve que oui, nos deux héroïnes, prostituées et trans, valent bien mieux que de simples caricatures de « monstres de foire bitchy » et qu’elles sont dignes de figurer dans une « comédie romantique à la Meg Ryan » même si cela doit passer par le scabreux, l’épuisement, l’hystérie; c’est comme ça, c’est leur quotidien et l’on sait gré à Sean Baker de ne pas en faire abstraction.

