A l’origine, Scum devait être un téléfilm produit par la BBC. Or, lorsque les responsables de la chaîne ont vu le résultat final, ils ont été tellement choqués que le long métrage ne fut pas montré. Face à un film considéré scandaleux en Grande Bretagne à cette époque, Alan Clarke a rappelé son équipe technique ainsi que ses acteurs et grâce au soutien d’un financement privé, a pu retourner entièrement son film pour le grand écran. Le choc est total.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR
A l’origine, Scum (insulte argotique en anglais) appartient à cette catégorie de «drames documentaires» crées par la télévision britannique dans les années 70 qui descendent du meilleur de la veine Ken Loach (Family Life, l’un de ses films les plus indiscutables) et permettent aux spectateurs de découvrir le monde tel qu’il est sous l’ère Thatcher. Présentement, c’est la délinquance juvénile qui passionne Clarke. Les mômes d’une prison pour mineurs combattent sans plaisanterie une éducation anglaise drastique. Sauf que contrairement aux fictions du cru qui passent sans trop de heurts aux heures de grande écoute, Scum se voit relayer aux oubliettes pour cause de violence excessive et d’un réalisme trop cru pour choquer la ménagère de moins de cinquante piges. Ce récit fougueux et douloureux n’est pas tombé dans l’oubli puisque le provocateur Clarke a décidé d’en racheter les droits deux ans plus tard et de réaliser avec la même bande d’acteurs une version cinéma en accentuant la noirceur et le pessimisme.
Alan Clarke est soudainement sorti de l’anonymat en France pour avoir été cité comme principale référence de Gus Van Sant sur Elephant – ce dernier ayant non seulement repris le même titre mais surtout cette technique qui consiste à filmer les gens de dos pour montrer la partie du corps qu’ils ne voient pas. Or, le cinéaste n’œuvre pas depuis hier mais depuis les années 70 où ses fictions souvent sulfureuses indisposent les uns et réjouissent les autres. On fait partie de la seconde zone. Et c’est peu dire que la filmographie de ce pourfendeur des injustices mérite d’être redécouverte. Dans Scum, l’un de ses films les plus impressionnants, il propose les restes d’une version cathodique qui conciliait déjà les codes du film de prison made in Oncle Sam et la révolte punk qui gronde fort dans le pays de la Perfide Albion. Il en résulte un concentré bouillant de «no future», impressionnant de colère rentrée et de violence sous-jacente, où la sauvagerie – souvent inouïe – est générée par une promiscuité néfaste et la litanie des jours qui passent. Sans fin.
Tous les films de Alan Clarke ont comme point commun de reposer sur la répétition des événements, des lieux, des plans, des individus. Les principaux protagonistes sont présentés dans un prologue sec où Clarke se contentent d’enregistrer leur visage impassible de graines de violence. A l’intérieur de cet enfer carcéral, les activités sont limitées et les humiliations détruisent la raison. Le cauchemar va crescendo et chaque jour de plus est un jour de trop. Une scène de viol filmée crûment, sans dramatisation excessive ni musique dzimboumbante, arrive par surprise et constitue un climax catalyseur, insoutenable, qui plonge la dernière partie du film dans un malaise irrespirable.
Quand on traite les humains comme des bêtes, ils se comportent comme tels. Clarke reprendra cette idée dans The Firm qui dépeint de manière aussi rude le monde peu tendre des hooligans. Un film qu’il considère comme le second volet d’une trilogie commencée par Scum et achevée avec Elephant. Mais chez lui, filmer l’abjection ne rime pas avec inflation putassière ou misérabilisme douteux. Il faut lire entre les lignes: Scum cache une métaphore politique de haute tenue doublée d’une réflexion de la dégradation de l’homme par l’homme. C’est le même processus dans Elephant : en apparence, le film ressemble à une succession de meurtres inexpliqués filmée en travellings ; en réalité, chaque lieu présenté reprend l’endroit réel d’une série d’assassinats commis par l’IRA dans les années 80 – tous ces crimes ayant été passés sous silence par la télévision de l’époque. Dépourvu de cynisme pleurnichard (pas de pathos au profit d’une glaciation émotionnelle), le cinéma de Clarke réfléchit sans tomber dans la démonstration ni même négliger la forme cinématographique (Scum avec ses cadres oppressants ; Elephant avec ses plans qui scrutent la peur au ventre) et réveille les consciences endormies. Un film contestataire au meilleur sens comme on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui où son auteur avait un aplomb de fer. Il explorera une nouvelle fois ce domaine (la représentation de la jeunesse) dans le non plus positif Christine où une gamine de douze ans passe son temps à quêter de la drogue. On finit Scum dans un état de désespoir et un silence de lâche. Au loin, résonnent encore les sanglots d’un détenu claquemuré dans sa cellule grise et son quotidien flingué. Orange Mécanique, de Stanley Kubrick, a trouvé un cousin britannique, carrément moins connu, moins sardonique et pourtant aussi marquant.

