[SCHMUTZ] Paulus Manker, 1987

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Ami de Michael Haneke, Paulus Manker (qu’on connait plus comme acteur que comme réal) a toujours musardé dans les parages d’un certain cinéma-autrichien-tape-dur, du genre opaque et abrasif (chaos pour certains, achtung achtung pour d’autres, les deux pour tout le monde). Haneke et Manker sont si copains comme cochons que le dernier a tourné un scénario abandonné du réalisateur de La pianiste en 1994. Soit le très (très) déplaisant La tête du Maure, où un père de famille irréprochable débloque et se met en tête de transformer son appartement en dernier bastion de l’humanité. Certainement plus démonstratif et horrifique que le voisin Haneke, le résultat n’en reste pas moins un complément bien frappé au Septième Continent (1989). Mais bien avant cela, Haneke avait déjà assisté Manker à l’écriture de Schmutz, fable barjo bien trop dans la mouvance du clip pour prétendre avoir débouché la bouteille du achtung achtung avant tout le monde. Ce qui n’empêche pas d’avoir, sous nos yeux éblouis, une perle noire, une vraie.

Le Schmutz du titre tient tout autant du nom de famille de son personnage principal, que d’un mot qui suffit lui-même à planter le décor (schmutz signifiant la saleté dans la langue du coin). Schmutz, film de poussière donc, d’eau croupie, de feu et de cendre. Dans une halle guettée par un grand aigle, des voitures et des hommes tourbillonnent: les fourmis du monde bureaucratique sont en marche. On envoie Joseph Schmutz, l’employé modèle, et son collègue dissipé dans une usine de papier désaffectée, probablement en voie de démolition. Les deux hommes y sont chargés de faire des rondes et de chasser les éventuels intrus. Alors que le plus agité des deux hommes s’emploie à faire de l’endroit un réel capharnaüm, Schmutz, le discipliné, le taiseux, observe et remplit consciencieusement le cahier des charges. Pas de buddy movie ici: après une tentative d’orgie en compagnie de jeunes filles légères, le trublion est renvoyé durement, laissant Schmutz à la manœuvre. L’homme s’acquitte de sa tâche si férocement que lorsqu’on lui demande de quitter enfin l’établissement, la machine se détraque. Et les ordres font désormais désordres…

Ce n’est plus un système à la Brazil (Terry Gilliam, 1985) auquel on pense beaucoup dès les premières images, qui broie l’individu. Mais bel et bien l’individu lui-même qui se gargarise de sa folie: le robot s’est émancipé de la machine et continue son œuvre. Armé d’un arc, Schmutz tire sur les colombes, et élimine tous ceux qui s’approchent de son territoire, qu’il s’agisse d’un couple en pleine effusion, d’ouvriers ou d’une petite fille. De loin, un paon l’observe. À la froideur autrichienne attendue, Marker étale des images stylisées aux confins du fantastique et noie le tout dans une b.o signée Yello (on leur doit le fameux Oh Yeah devenu culte aux États-Unis) qui donne au film une tonalité rock et onirique résolument délicieuse, comme le titre Le secret Farida et son air de comptine de fin du monde chuchotée au creux de l’oreille. Entre ces murs, tout rime avec menace et beauté noire, comme ce sous-sol calciné ou cette usine rallumée au milieu de la nuit, entre bateau ivre et mausolée revenu du monde d’en dessous. Comme souvent dans la folie, une image, un détail, rejaillit comme un point d’ancrage: ironiquement ici, c’est la carte postale de San Michele, l’île des morts de Venise, sur lequel se rêve déjà Schmutz, mi-vivant mi-mort. Et il trouvera son enfer, le bâtira et l’embrassera. «Tout va dans un même lieu, tout a été fait de la poussière et tout retourne à la poussière». Présenté à la Quinzaine des réalisateurs puis durant une année intense à Avoriaz, Schmutz a disparu comme il est apparu. J.M.

1h 40min / Drame
De Paulus Manker
Scn Michael Haneke, Paulus Manker
Avec Fritz Schediwy, Hans-Michael Rehberg, Siggi Schwientek

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