[SCHIZOPHRENIA] Gerald Kargl, 1983

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Tout juste sorti de prison après avoir purgé une longue peine pour meurtre avec préméditation, un psychopathe se lance à la recherche de sa nouvelle proie à abattre. Expérience visuellement unique, ayant largement influencé Gaspar Noé.

À la différence de Massacre à la tronçonneuse et de Maniac qui s’inspiraient du boucher Ed Gein, Schizophrenia, de Gerald Kargl, raconte l’histoire vraie de l’autrichien Werner Kniesek qui a commis un triple assassinat d’une violence inouïe pour assouvir ses pulsions sadiques. Ceux auxquels il s’en prend ne sont pas des adolescents archétypaux sortis d’un slasher mais des quidams. Préfigurant Henry, portrait d’un tueur en série, ce puzzle mental propose un point de vue inédit : montrer ce qui se passe dans la tête du tueur et non des victimes pendant des meurtres commis en temps réel. Kargl ne cherche pas à humaniser le bourreau, ni même à manifester de la compassion à son égard, mais veut offrir l’auto-psychanalyse clinique d’un monstre, ayant subi des actes suffisamment horribles dans sa petite enfance pour que son cas demeure irrécupérable (il tue aussitôt sorti de prison). S’il assassine, c’est pour l’ivresse procurée par la souffrance sur des inconnus qu’il identifie aux membres de sa famille. Mais son caractère autodestructeur fait qu’il perd rapidement le contrôle de ce qu’il entreprend et que ses tentatives ne fonctionnent pas toujours : tout dépend de qui il a en face de lui.

Il y a quelque chose d’indéfinissable dans la mise en scène des crimes. En nous mettant dans la position du témoin impuissant et en ayant pris le soin de choisir un acteur (Erwin Leder), Kargl instaure un climat déstabilisant, avec la virtuosité nécessaire. Il mise avant tout sur la technique en créant avec le chef-opérateur Zbigniew Rybczynski – qui a cosigné Schizophrenia – un univers visuel immersif (contre-plongées, plans larges à la Louma et utilisation révolutionnaire de la snorry-cam quelques années après Seconds, de John Frankenheimer). À la différence du documentaire, le cinéma se sert du mensonge pour amplifier la réalité. Michael Mann reprendra un morceau de la bande-originale composée par Klaus Schulze pour Le Sixième sens. Impressionné, Gaspar Noé en a repris certaines astuces: l’introduction – plus ou moins occultée selon les versions pour des problèmes de droit à l’image – où des photos défilent avec une voix-off résumant le passé du tueur a servi pour la présentation du Boucher dans Seul contre tous et une autre scène, peut-être la plus violente et la plus spectaculaire du film, annonce le viol dans Irréversible. Voici ce qu’il en dit…

«La première fois que j’ai entendu parler de Schizophrenia, c’était lors de la sortie de mon moyen métrage Carne (1991). François Cognard, du magazine Starfix, me l’avait conseillé, persuadé que je serais susceptible d’adorer ce film réputé malsain. Je l’ai découvert via la VHS éditée chez Carrère, en version française; et, dès les premières images, ce fut un choc. Le sujet est simple (le parcours d’un tueur en série qui assassine ceux qui se trouvent sur son chemin), le traitement inédit. Par la suite, je l’ai passé à d’autres cinéastes comme Marc Caro, Jan Kounen, dans le même état que moi en le découvrant, tentant de décrypter les mouvements de caméra du chef opérateur Zbigniew Rybczynski. Depuis, j’ai vu Schizophrenia plus de quarante fois, presque autant que mon film préféré 2001, Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. Mieux vaut prévenir : en comparaison, Henry, portrait d’un serial-killer, c’est très gentil à côté. Contraint d’autofinancer Schizophrenia, le réalisateur Gerald Kargl fut ruiné par cette expérience et n’a rien pu faire après. Quand on y repense, quel gâchis! Comme beaucoup de films risqués, en avance sur leur époque, celui-ci semblait condamné à l’oubli. En France, il fut interdit aux moins de 18 ans en salles, qualifié d’«incitation à la violence» par le comité de censure français et inexploitable dans un circuit traditionnel, donc invisible. Or, il a constitué une influence majeure sur mes films: la subjectivité, le récit d’une vie à travers des diapos ou les monologues, formidablement écrits dans Schizophrenia, j’ai tout repris dans Seul contre tous. La sensation que ça se déroule en temps réel ou encore la scène de viol peuvent renvoyer à Irréversible même si c’est moins conscient. À bien des égards, Schizophrenia est un film essentiel comme peuvent l’être Eraserhead, Soy Cuba, Salo et Un Chien Andalou. Un film qui ne ressemble à rien de connu.»

1h 22min / Epouvante-horreur
De Gerard Kargl
Par Gerard Kargl, Zbigniew Rybczynski
Avec Erwin Leder, Silvia Rabenreither, Edith Rosset
Titre original Angst

 

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