Pour nous, pauvres français, la sortie estivale de Scary Stories se rapporte à n’importe quelle strangerthingerie, n’ayant comme semblant de plus-value que le coup de pouce de Guillermo del Toro, ici producteur. Or, l’étonnante influence, directe ou indirecte, du livre à l’origine du long-métrage se révèle en fait ce qu’on pourrait appeler la «kid horror». C’est quoi? Chaos vous explique.
Les histoires de Papy Schwartz
Pour beaucoup, effrayer les enfants reviendrait à un concept absurde et dangereux. Seulement voilà il ne faut pas remonter bien loin pour se rappeler que ces chers contes de Grimm et d’Andersen, en grande partie édulcorés au fil des décennies pour ne pas filer d’insomnies aux minots, ne lésinaient pas sur le macabre et la cruauté, voire carrément sur le gore. Le ripolin Disney, entre autres, a beau avoir été radical là-dessus; on ne compte plus le nombre de quêtes initiatiques invitant à affronter ses propres peurs et surtout à les braver! Inutile de le nier: les enfants, autant que les adultes, adorent se faire peur, animés par un réflexe à la croisée de la fascination morbide et du tour de train-fantôme. En 1981, Alwin Schwatz, un conteur très attaché au folklore américain, connaît un succès foudroyant avec Scary Stories to tell in the dark, une anthologie d’histoires horrifiques glanées au coin du feu ou dans les légendes urbaines chuchotées à la nuit tombée. Les histoires sont extrêmement courtes, la narration quasi-lapidaire, et tout repose sur une malice à peine dissimulée, le livre faisant office de véritable guide du conteur et du faiseur d’effroi. Le succès fut tel que l’auteur ajoutera deux autres recueils et s’attirera les foudres de conservateurs de tous poils. Il faut dire que Schwartz n’y va pas de main morte, respectant le droit de l’enfant d’avoir peur autant qu’un adulte en faisant par exemple illustrer ses ouvrages par Stephen Gammell, dont les dessins torturés et filandreux semblent taillés dans un pur jus de cauchemar. Schwartz décède alors en 1992, mais laisse une génération de successeurs prête à en découdre…
Horreur pour tous
Dans le courant des années 80 jusqu’au milieu des années 90, on remarque une obsession assez nette avec tout ce qui se révèle un tant soit peu trashy ou creepy du côté du marché du jouet: les Mad Balls (des balles au faciès monstrueux), les Boglins (des marionnettes empruntant à Gremlins, Critters et autres Ghoulies), les Mighty Max (l’équivalent pour garçons des Polly Pocket), la fameuse Monster Face, les Crados, les expérimentations du Savant fou ou du Professeur Horribilus, le jeu de société Atmosphear et ses vhs en temps réel, les Attack Pack (des voitures dentées), le Slime et ses dérivés, les Goops (des frisbees en forme de monstres), la gamme des Monsters in my Pocket (qui finissait dans les céréales Weetos)… Tout ce qui finissait au pied du sapin ou dans les cours de récré tendait vers un univers malpropre, ouvertement horrifique, mutant et poisseux. Une sorte de miroir déformant du marché actuel, où les délires scatologiques ont manifestement remplacé toutes ces références horrifiques. Ce qui paraissait transgressif deviendrait-il désormais tout public? Il n’était pas rare jadis, et sans doute parce qu’Amblin était passé par là, de voir des personnages ou des acteurs de moins de 13 ans à la tête d’un film de genre: La foire des ténèbres, La fissure, Il est revenu, Le retour des morts-vivants 2, Génération Perdue, Monster Squad, Clownhouse, Les fantômes d’Halloween, Le sous-sol de la peur, Parents, Joey, The Willies, Paperhouse… De statut de victimes ou de monstres, les enfants étaient soudainement passés à celui de héros dans le cinéma de genre. Il fallait sans doute y voir un retour aux origines: celles justement des contes, avec sa cohorte de Petit Poucet et de Jean Sans peur.
Attention les enfants regardent!
Alors que les séries fantastiques se multiplient vers la fin des années 80 (Histoires fantastiques, La cinquième dimension, Tales from the Darkside, Les contes de la crypte, Vendredi 13, Les cauchemars de Freddy…), un show venu du Canada décide d’apporter la même dose de frissons au jeune public en 1990: c’est ainsi que va naître Are you afraid of the dark?, traduit chez nous par Fais-moi du peur. Le principe est le même que chez Schwartz: des histoires d’épouvantes reprenant des motifs à dormir debout bien connus qu’on se passe de génération en génération. La maigreur du budget ne ternie pas l’imagerie parfois lugubre du show, certes très cheap, mais tout-à-fait encline à terrifier les moins de 12 ans avec sa cohorte de maquillages livides et grimaçants, ou son inquiétant score éthéré. La génération des Minikeums ne s’en remettra jamais. A peine un an plus tard, Eerie Indiana (Marshall & Simon pour sa diffusion française) bouscule deux gosses dans un patelin chelou, véritable aimant à bizarrerie en tout genre. Une petite merveille stoppée après vingt épisodes, et dont l’influence et les idées délirantes se réclamaient davantage de Twilight Zone, comme le proclame un générique en forme de collage déglingué. Avec Joe Dante à la barre de nombreux épisodes, Eerie Indiana brillait bien plus haut que ses concurrents qualitativement parlant. En 1993, un équivalent animé des Contes de la Crypte fait son apparition sous le titre de Crypte Show (Tales from the cryptkeeper): tout y est javellisé et amidonné pour ne pas mettre mal à l’aise le jeune public mais l’idée est là. On retrouvera ce même esprit de «funny horror» avec des séries animées comme Draculito, La famille Addams, Ernest le Vampire, Drôle de monstres, Beetlejuice ou Toonsylvania.
La succession
Si faire peur aux enfants devient un business, qu’à cela ne tienne: vers la fin des années 80, un certain RL Stine se met lui aussi à écrire des histoires d’horreur pour enfants. Débutée en 1992 mais distribuée en 1995 chez nous, la série des livres Chair de Poule s’arrache dans les bacs. Contrairement à Schwartz dont chaque livre était composé de plusieurs nouvelles, Stine s’en tient à un roman = une histoire, généralement courte et facile à lire, tout en imposant des limites assez visibles: une horreur cheesy, outrée et jamais malsaine. Devenu littéralement le Stephen King des enfants, il ne fut pas seul dans son sillage: on peut compter Christopher Pike et sa saga Spooksville par exemple, ou la mystérieuse J.B Stamper et son diptyque Minuit l’heure de l’horreur / Encore de l’horreur quelle horreur! rappelant beaucoup le principe de Scary Stories to tell. En France, la collection Terreur Pocket, qui éditait alors les maîtres du genre (Graham Masterton, James Herbert, Dean Koontz, Anne Rice…), s’offre une branche junior, ouvrant la porte à des œuvres plus accessibles de Stephen King (Les yeux du dragons) ou de Clive Barker (le superbe et sous-estimé Le voleur d’éternité), ainsi qu’à Stine. Chez Hachette, la collection Vertige Cauchemars invite des auteurs plus européens, comme Paul Van Loon, et même quelques frenchies. Et ce ne sont sans doute pas les seuls éditeurs à avoir tenté l’aventure alors… Pour surfer sur le succès de Fais moi peur, Chair de Poule se verra décliné en série live dès 1995 (1998 chez nous), faisant vivre instantanément une tripotée de créatures caoutchouteuses: invasion de vers de terre, pantin maléfique, momie, masque maudit, plante belliqueuse… Une horreur complice et aseptisée, reprenant à la lettre les livres de la fameuse collection.
Retour de flamme?
Arrivé au début des années 2000, le jeune public se tourne vers le revival Fantasy (Harry Potter what else?), le retour en force des licences juteuses (Star Wars ou Marvel) et une bit lit qui se teinte de fantastique. La Kid Horror disparaît littéralement, comme engloutie. La fascination cyclique pour les années 80/90 dans les années 2010 lui donne une maigre chance de se réhabiliter nostalgiquement parlant: sans prévenir, un long-métrage Chair de Poule en forme de best-of rigolard à la Jumanji fait son apparition en 2015, suivi d’un second opus en 2018. Les hommages Amblinesques enflammés par la hype de Super 8 y sont manifestement pour quelque chose: de toutes ses idées copiées ci et là, Stranger Things entretient un rapport finalement assez lointain avec la vague de la Kid Horror, alors que le totalement oublié The Hole de Joe Dante semble en avoir compris toutes les ficelles. Du coup, l’annonce d’une hypothétique série Scary Stories to tell in the Dark chapeautée par Del Toro échaude les esprits, bien que l’oeuvre d’origine soit particulièrement méconnue en dehors des États-Unis. Devenu depuis un long-métrage, le projet s’inspire de l’imaginaire du livre sans l’adapter littéralement, préférant broder l’histoire d’une course poursuite mortelle entre des ado trop curieux et des forces maléfiques. Situé à la fin des années 60 (constituant un beau pied de nez à Stranger Things), ce Scary Stories étonne en plaçant un discours politique là où la kid horror en était généralement dépourvue, Stine se réclamant par exemple ne pas faire surgir la dureté du réel dans ses histoires: ici l’Amérique, qui écrase ses minorités et répète ses erreurs, y est révélée comme le berceau de ses propres horreurs. Avec le regard extérieur d’un réalisateur norvégien et d’un producteur mexicain, on en attendait pas mieux! Mais vis à vis des attentes, le résultat déçoit ailleurs: alors que les créatures, en grande partie animatronique, sont des illustrations irréprochables des dessins de Gemmel, la mise en scène ne cesse de se dissimuler derrière des jump-scares agressifs. Dommage car le réalisateur André Øvredal avait réussi un parfait exercice d’horreur carré avec The Autopsy of Jane Doe. Doit-on blâmer le fait que l’auteur n’a jamais grandi avec les livres de Schwartz et devait sans doute pas mal compter sur le réalisateur du Labyrinthe de Pan? Peut-être. N’arrivant pas toujours à poser son atmosphère, tombant dans le piège tendu du «faux old-school» mais malgré tout indéniablement sympathique, Scary Stories s’autorise même une fin ouverte promettant d’autres aventures. Avec l’annonce toute récente d’un reboot de Are you afraid of the dark, peut-être que le revival du Kid Horror aura bien lieu…

