« Sayara » de Can Evrenol sur Shadowz : l’enfer aux poings

Chez Can Evrenol, on n’embrasse pas la nuit pour voir briller les étoiles : on s’y vautre jusqu’à s’y foutre en l’air. Après l’orgie surréaliste de Baskin (2015) et les abysses utérins de Housewife (2017), le cinéaste turc range ses démons de poche et troque les sabbats païens pour une vendetta sanguinolente à l’ancienne. Sayara, c’est son Kill Bill (2003) de l’Anatolie, son John Wick (2014) en kaftan, une descente aux enfers à main nue, poings serrés, cœur broyé. Et cette fois, c’est (presque) « inspiré de faits réels », ce qui dans l’horreur, comme dans le cinéma, signifie : tout est permis.

Dès l’ouverture, une peluche en feu. L’innocence cramée, carbonisée, filmée à hauteur de cadavre. Puis les chiens. Ceux qu’on entend au loin, qui jappent derrière les clôtures de la société bien-pensante, prêts à mordre. Sayara, c’est la proie et la meute, la rage contenue dans un corps trop calme pour être sain. Elle est femme de ménage dans une salle d’arts martiaux (ce n’est pas une blague), elle courbe l’échine, lave le sang séché des autres sans se douter qu’elle devra bientôt faire couler le sien pour sauver ce qu’il reste de son monde : sa sœur Yonca, martyrisée dans un hors-champ qu’on devine et qu’on redoute, abîmée par des prédateurs ordinaires. Et comme toujours, dans les récits de vengeance, il faut d’abord que le mal l’emporte pour qu’il devienne juste d’en faire jaillir un encore plus grand.

Le réalisateur n’invente rien, il raffine à tout le moins. Le film suit la recette éprouvée : exposition, trauma et carnage. Mais là où beaucoup dérapent dans le gratuit ou le balourd, lui ancre son récit dans la chair et la sueur. Chaque scène, chaque affrontement, transpire l’âpreté d’un monde où les bourreaux portent des visages familiers. Pas besoin de masque de cuir ou de chaînes rouillées ici : l’horreur porte costume, bureaucratie, patriarcat. Sayara n’a rien d’une héroïne classique : c’est une survivante qui n’a plus rien à perdre, et Duygu Kocabiyik – dont c’est l’un des premiers rôles – livre une performance brute, charnelle, où chaque regard est une morsure et chaque geste une déclaration de guerre. La mise en scène épouse cette urgence. La caméra tremble, tangue, racle les murs, comme si elle aussi voulait fuir l’inéluctable. Les séquences de combat ne flattent pas la rétine : elles cognent, lacèrent et vomissent l’injustice à grands coups de genoux dans les côtes. Evrenol remplace l’ésotérisme de Baskin par la brutalité des rapports humains, mais garde ce goût pour le cauchemar éveillé, pour le basculement sensoriel où la réalité devient tripes et cris. La bande-son, qui détourne les rythmes des entraînements en leitmotivs d’angoisse, appuie cette montée en tension sans trop de répits.

Et pourtant, malgré l’ultraviolence, malgré les membres brisés et les râles d’agonie, ce n’est jamais gratuit. Sayara, sous ses dehors de vigilante burnée, est aussi une parabole sur le pardon impossible, sur les cicatrices invisibles, sur les femmes qu’on détruit à petit feu en silence, dans l’ombre des traditions. Il y a quelque chose de quasi christique dans ce chemin de croix en baskets, cette passion moderne où la rédemption passe par le sang de l’autre. Pas le sien. Pas cette fois.

Évidemment, les amateurs de frousse à jumpscare ou d’ectoplasmes gémissants resteront sur leur faim : Sayara n’est pas un film d’horreur à proprement parler, c’est un revenge movie à tendance nihiliste avec quelques excroissances horrifiques héritées de son auteur. Les amateurs d’Eli Roth ou de Pascal Laugier y verront une cousine méditerranéenne, mais plus sèche et plus réaliste. Le film évoque aussi Skinamarink dans ses instants les plus désincarnés, mais en inversant la perspective : ici, l’enfant qu’on ne sauve pas, c’est la sœur, et le monstre, ce n’est pas l’ombre au plafond, mais bien le silence des adultes. Certes, tout n’est pas parfait. Certains passages frisent le didactisme et les scènes les plus dures, notamment celles impliquant Yonca, flirtent parfois avec l’insoutenable, quitte à basculer dans l’exploitation. Mais cette crudité semble volontaire, presque nécessaire, pour que la rage de Sayara ait une légitimité viscérale. Car ici, le sang ne coule pas pour l’effet de style : il est le seul langage que les salauds comprennent. Et quand elle frappe, ce n’est pas seulement pour elle. C’est pour toutes les autres.

On ressort de Sayara sonné, vidé, à la fois admiratif et écœuré. Le film ne propose ni issue, ni espoir : il montre juste une femme qui plonge dans les flammes pour y forger son âme. Et tant pis si elle y laisse des morceaux. Dans le final, d’une intensité presque opératique, elle devient à la fois la victime, le bourreau et la sentence. Une furie dionysiaque nourrie à la bile, une réincarnation sanglante qui laisse l’écran souillé de tout ce qu’elle a dû endurer pour exister. Pas de surnaturel, pas d’illusion : juste une vérité sale, triste, poisseuse. Sayara n’est pas là pour faire peur. Elle est là pour rappeler que l’horreur la plus pure n’a pas besoin de fantômes. Seulement de corps. Et de ceux qui les détruisent.

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