« Saint Laurent » de Bertrand Bonello : film-monstre au faste éteint

1967 – 1976. La rencontre de l’un des plus grands couturiers de tous les temps avec une décennie libre. Aucun des deux n’en sortira intact. On le sait, c’est le deuxième film sorti en quelques mois sur la vie d’Yves Saint Laurent après le biopic hyperclassique réalisé par Jalil Lespert, dans les salles en janvier dernier, qui a réuni plus de 1,6 million de spectateurs en France. La version Bonello est réalisée sans aucune aide du compagnon et partenaire historique de Yves Saint Laurent, Pierre Bergé, hostile au projet. A fortiori, une vraie question se pose : quel intérêt d’aller voir un film qui raconte exactement la même chose? En fait, il ne faudrait pas se poser cette question. Saint Laurent ne montre pas comment Saint Laurent est devenu Saint Laurent, mais ce qu’il lui en coûte d’être Saint Laurent. C’est juste une question de point de vue et ça suffit. Inutile de préciser que, dès les séquences liminaires, on perçoit la différence entre un sympathique concours d’imitation et une hallucination fatale, proche de la transcendance et plus le film avance, plus il explose, aplatit et efface de nos mémoires le premier biopic. Pour une seule et bonne raison : nous sommes, ici, au cinéma.

C’est Eric et Nicolas Altmayer, duo de producteurs du cinéma français, qui ont proposé à Bertrand Bonello, peu de temps après la sortie de L’Apollonide, de réaliser un biopic sur Saint Laurent. Le réalisateur a accepté de relever le défi, à condition que le film ne soit pas à l’image d’un « biopic traditionnel ». Il souhaitait « privilégier l’aspect visuel, romanesque, viscontien de Saint Laurent, et laisser de côté l’aspect très français du biopic, même si Saint Laurent est aussi une figure très française et que cela a son importance ».

Bonello a concentré son scénario de 1967 à 1976, la « décennie la plus riche, la plus intéressante en terme de mode, de vie« . Ainsi, il a construit son film sur deux palettes et donc deux facettes (l’intériorité torturée et l’image publique, la perte et le contrôle inhérents): celle de la lumière, de la couleur, côté création, défilé et fêtes délirantes, et puis celle de l’obscurité, de la noirceur pour l’enfoncement dans la dépression et la dépendance. Un split-screen résume cette idée en opposant des images d’archive montrant les convulsions politiques de l’époque, en France et dans le monde entier, et les robes de différentes collections. Avant de mélanger ces oxymores, dans un tourbillon magnifique, un flou artistique d’une puissance de feu.

En interview, le réalisateur de L’Apollonide confirme : « Chez Saint Laurent, la création a toujours été synonyme de douleur, même s’il y est toujours arrivé. Et cette douleur il l’a vécue par des très, très grands hauts créatifs et des très, très grands bas dépressifs (…) C’est cette espèce de contraste, de côtoiement qui m’intéressait. Tout le film est bâti sur des contrastes – le jour/la nuit, le haut/le bas, la créativité/la morbidité« .

Yves Saint Laurent écrira avoir mené « un combat de l’élégance et de la beauté qui passe par bien des angoisses et des enfers« . Entre temps, la drogue, l’alcool, les nuits à chasser dans les lieux de drague homo sont devenus les compagnons de tourment du couturier. Coup de foudre avec Pierre Bergé (Jérémie Rénier) qui s’occupe du business – les seules scènes où YSL/Ulliel n’apparaît pas -, en prend pour son grade et à qui Bonello s’adresse indirectement lors d’une séquence où YSL/Ulliel, face au miroir, disant en plaisantant à son reflet : «Je t’aime Pierre mais je ne suis pas ton mouton». YSL tombe ensuite sous le charme vénéneux de Jacques de Bascher (Louis Garrel, troublant), à l’époque amant de Karl Lagerfeld. Autour de lui, se retrouvent toutes les muses et amies du couturier Léa Seydoux (qui campe Loulou de la Falaise), Aymeline Valade (Betty Catroux) et Amira Casar (Anne-Marie Munoz).

Vous pensiez Gaspard Ulliel uniquement bon à jouer dans des pubs toutes bleues réalisées par Marty? Oubliez tout ce que vous pensiez savoir de lui. Vous ne le verrez plus de la même façon après l’avoir vu ici, possédé, magnifié, donnant son âme et son corps (au sens littéral). Il y a quelque chose de sublime dans la manière dont Ulliel, tout en poses divaesques, s’offre, se met au service de Saint Laurent et donne enfin à voir la pleine mesure de son talent. Séduit par cette « odyssée dans la tête d’un créateur, un vrai film sur le processus créatif » plutôt qu’un biopic, l’acteur a restitué toute la complexité du couturier glam.

Il faut saluer l’intuition de Bertrand Bonello qui a cru en Ulliel dès le départ et qui, au-delà de la ressemblance physique, a perçu l’envie de l’acteur de détruire une image de play-boy sans aspérité. La même intuition qui lui a donné envie de confier le rôle d’Yves Saint Laurent plus âgé à Helmut Berger, icône Dandy des années 70, héros destroy des Damnés de Luchino Visconti qui, depuis, a un peu perdu la boule. Cela donne lieu à une idée de génie, probablement l’un des plus beaux plans du film, où Berger, plongé dans le noir, incarnant un Yves Saint Laurent au crépuscule dans sa vie, entouré de magazines People et effrayé par le monde extérieur, regarde un extrait des Damnés à la télévision; et pleure.

Grand film monstre

Évidemment, le film ne résume pas à ces performances, aussi exceptionnelles soient-elle. Il touche du doigt le génie, la gratuité de la destruction comme l’ivresse de la création et raconte au fond ce que cela coûtait au couturier, monument effrayé par le contact humain, d’être le monstre qu’il avait créé. Ce qui est beau aussi, c’est ce que Bonello fait de Yves Saint Laurent : un proche, un double, une créature. Quelqu’un qui possède les mêmes stigmates existentiels, un peu déconnecté du monde, en quête d’extase et pourtant hanté par quelque chose comme la culpabilité, l’impossibilité d’être heureux ou de fréquenter les correspondances verticales. Car, oui, Saint Laurent est un film Baudelairien, pop, mutant, trimballant avec lui tout ce que l’on aime chez les Dandys décadents : la sexualité trouble, la musique suicidaire empestant le spleen (Velvet Underground, Klaus Nomi), l’ivresse menacée par la mélancolie, la délicatesse et la sensibilité du regard sur le monde qui nous entoure. Le film est à cette image : beau-bizarre. Et si tous les films dégageaient la même énergie, alors soyons-en sûrs : le marché de cocaïne s’effondrerait.

Au-delà du portrait, Bonello signe un nouveau film de groupe après L’apollonide, sur le bruit des gens autour – ceux qui arrivent dans une vie, la dévastent puis en disparaissent – et l’électricité qui circule, passant du concret (des hommes et des femmes en chair et en os) à l’abstrait (des fantômes partout). Citant Proust comme Duras, il aime à filmer l’énergie des corps en transe dans une boîte de nuit ambiance fin de règne, les femmes qui dansent (et leurs cheveux qui se balancent), les hommes qui s’embrassent, les amours qui naissent et s’épuisent. Il raconte avec un sens étourdissant du cadre, de la mise en scène, de la mise en musique comment la vie, même lorsqu’on pense l’avoir réussie, peut être un leurre et que, génie ou pas, nous y passons tous.

Ainsi, loin de se résumer à un biopic comme on en produit des tonnes ici ou à Hollywood, Saint Laurentrecèle un vertige, un abîme existentiel et métaphysique totalement absents dans le film de Jalil Lespert, muselé par Pierre Bergé. Et l’on a presque envie de remercier Pierre Bergé d’avoir fichu une paix royale à Bonello, trop cinéaste et trop indomptable pour subir une pression. Merci de l’avoir obligé à tout refaire tout seul, de la haute couture cousue main. Tout ce que l’on voit dans le film a été recréé, des robes à l’appartement de la rue de Babylone, où vivait le couturier : « C’est vrai qu’on a tout refait comme un créateur de mode« , assure Bonello. « On a monté un atelier de couture pour refaire les deux défilés du film! La difficulté a été de trouver les croquis et surtout les tissus notamment pour la collection russe qu’on est allés rechercher en Italie et dans le sud de la France, afin d’avoir cette texture tellement reconnaissable et unique». Merci donc, monsieur, de lui avoir permis d’accoucher d’un film extraordinaire de liberté, resplendissant de lumières et de couleurs, fracturant la chronologie, défiant le temps et l’espace. 2h30 de très grand cinéma à la beauté rutilante, au goût de cendre, au faste éteint.

Les articles les plus lus

« Plus forts que le diable » de Graham Guit : violemment has-been

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils...

« Silver Pines » : une bande annonce de gameplay pour ce Twin Peaks en jeu vidéo qui fait parler la poudre

Distribué par l’éditeur Team17, bien connu pour son copieux...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!