« Room Temperature » de Dennis Cooper et Zac Farley : le film le plus abouti de deux maîtres de l’étrangeté

What’s wrong with your film?
Ceux qui n’ont pas vu les précédentes oeuvres de Dennis Cooper et Zac Farley seront probablement déstabilisés par la narration dense, les personnages impénétrables et l’ambiance awkwardly weird qui s’en dégage. Mais qu’ils ne se découragent pas si tôt : les autres aussi. Machinerie infernale, Room Temperature, dernier et certainement plus abouti film du duo Farley/Cooper continue de saboter l’expectative. Contournant le marasme des logiques incestuelles public-cible/prod/distrib, leurs compositions n’autorisent à quiconque de se sentir « chez soi ». Le foyer sert ici de QG aux expériences déconcertantes désormais caractéristiques de leurs œuvres, nous laissant avec l’unique certitude que « quelque chose cloche ». Une remarque plus ou moins articulée par un spectateur égaré — bientôt acteur —, lors de la scène d’exposition, dévisageant ce lieu-de-vie-attraction tout en strobos, fumigènes et hurlements synthétiques, « What’s wrong with your house? »

Dans ce troisième essai, l’anémique étrangeté d’une familiarité inquiétante atteint un apogée presque trop freudien — ou post-freudien, si vous avez l’héritage idoine — en cette famille dépourvue de chaleur, à l’intimité incertaine et vénéneuse. Évoluant tel un fait divers non résolu, ou en cours, dans un nulle part très réel. L’emplacement de la maison dans le désert californien, choix d’abord pratique, s’avère coller à leur esthétique lunaire, pour ne pas évoquer les livres de Cooper, souvent avares en description. Cette épure génère une dissonance cognitive aussi simple que dérangeante, partagée par une des influences majeure du binôme, James Benning et ici plus particulièrement Landscape Suicide.

Les cadrages, au même titre que la disposition des morphologies et les éléments du décor, fictifs ou non, nivellent l’ensemble dans une indiscernabilité sinistre aux airs de simulation. À la lisière de la vie, où tout humain évoque un mannequin parlant. C’est l’un des points forts du casting : l’expressivité de physionomies. De celles-ci nous parviennent des voix, qui portent parfois une vulnérabilité profonde (celle du Janitor), ou une gravité inquiétante (celle du « Fils »), pour souvent contredire leurs agissements respectifs. Ces traits de caractères ne sont pas exclusivement narratifs, mais font partie intégrante de l’architecture du film, qui nous échappe. Les dialogues sont délivrés de manière hyper-condensée, en décharges informationnelles pragmatiques, où l’émotion étouffée ne résonne qu’à travers les silences qui espacent ces saillies, quand les mots se dissolvent dans l’espace.

Des spectres-humains s’évertuant à jouer les fantômes qu’ils ignorent être — ou peut-être pas, tout compte fait. Mais ça n’est pas tellement le sujet. Les interactions des uns et des autres, aussi incongrues puissent-elles sembler, possèdent quelque chose de profondément sincère. Elles flirtent avec le grotesque, mais jamais là où vous l’attendriez : systématiquement « à côté ». Leur cinéma est déceptif et l’inconfort y règne, activant sinon une transcendance formelle ascétique, un humour noir efficace, quand on le laisse faire. Ne mentionnons à cet égard que le nom du gosse adopté par la famille : « Extra », épitomisant ces fonctions déambulantes. Cooper a toujours cité l’influence de Bresson, qu’il s’agisse de ses livres ou le reste et il est clair que Room Temperature partage avec Le Diable probablement une méchanceté lucide, distante, qui place le spectateur en témoin, observateur, devant se démerder une fois que le générique arrive.

À l’instar de l’affiche, signée Richard Hawkins, on voit que c’est faux — et c’est de ce simulacre que naît l’attrait, pris à revers dans un reflet peu flatteur et discontinu. Le film lui-même se présente comme un puzzle à assembler où chaque élément — visuel, sonore, temporel — trouve sa place au sein d’une architecture plus vaste dont on ne perçoit que la grimace en carton-pâte. Le paradoxe de ce stratagème est de véhiculer un sentiment de manipulation, là où, par ces manquements aux conventions clichées, s’ouvrent les possibilités idiosyncrasiques. Chacun pourra donc rire, cringer et souvent conjointement, à l’endroit que son système nerveux aura choisi, sans gêner son voisin — qui le sera déjà avec ou sans vous.

Dans un même ordre d’idées, la soundtrack, pourtant commanditée par queen Puce Mary, ne surexploite pas ses compos habituelles, pour se centrer sur des samples halloween-friendly à la bouffonnerie malaisante. L’alléchante scène inaugurale sert de trompe-l’œil à cette tentative qui se refuse aux appétits faciles, évacuant un à un les écueils. À y mieux regarder, le film s’envisage lui-même comme un piège. Room Temperature pourrait enchérir sur son ouverture en forme de carnaval horrifique artificiellement envoûtant et slasher le slasher, en criant « Bouh! » aux moments stipulés par vos leviers cognitifs. But it won’t. Au contraire, on divulgue les trucs du tour de passe-passe. Au point où c’est tout le reste qui devient opaque, exigeant une attention extrême, que d’aucuns nommeraient cinéma de la cruauté spectatorielle.

Les séquences préliminaires de briefings techniques sur la répartition des dispositifs morbides ont valeur de métonymies. Elles désignent le plan du film, les intentions imaginaires aussi peu réalisables que traduisibles de ses protagonistes, pour signaler que ce qu’on doit voir restera invisible. Devenant, par soustraction redoublée, un film hanté au kitsch glacial de diorama thanatopractique, ou de boule à neige sans neige. À l’inverse de ces réalisateurs qui finissent par abdiquer, on lui reprochera sans doute de ne pas ressembler au dernier Flanagan, ce à quoi on pourra aussi bien répondre : justement.
Room Temperature enthousiasme par sa vocation à donner corps à une vision dépourvue de muselière scénaristique, ou de provocation entendues, pour ressembler aussi fidèlement à ce que ses concepteurs ont imaginé. Et quand on sait la liste interminable des embûches réservée à quiconque se trouvant dans cette situation, il y a déjà de quoi s’estimer satisfait.

26 novembre 2025 en salle | 1h 33min | Comédie, Drame, Epouvante-horreur
De Dennis Cooper, Zac Farley | Par Dennis Cooper, Zac Farley
Avec Charlie Nelson Jacobs, John Williams, Chris Olsen

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