Depuis le 6 avril 2022, une exposition consacrée au maître du giallo a lieu au Musée National du Cinéma de Turin, la fabuleuse Mole Antonelliana, chef-d’œuvre d’architecture néo-classique du XIXe siècle et symbole de la ville. En itinérance dans la ville, je me suis hâté d’aller jeter un œil à cette grande messe donnée en l’honneur de l’auteur de Suspiria, avant qu’elle ne prenne fin le 16 janvier 2023. Au nom du chaos.
Turin est une drôle de ville. Entourée de montagnes, les alpes au nord, au sud et à l’ouest, et de la colline de Superga à l’est, l’ancienne capitale du royaume d’Italie est un mash up d’architectures (médiévales, baroques, industrielles, contemporaines) et d’ambiances (des artères vides de la Crocetta aux rues bondées du Centro). Si Milan est la capitale de la mode italienne, Turin pourrait disputer le titre de la capitale artistique de la Botte. Lingotto, OGR, le Duomo et son légendaire Saint Suaire, Musée Egyptien, Fondation Sandretto Re Redaubengo, impossible d’énumérer le nombre ahurissant de haut-lieux turinois dédiés à la culture et à l’art. Perchée à 165,5 mètres de hauteur, la Mole Antonelliana est le monument le plus emblématique de la ville, et également celui qui accueille le Musée National du Cinéma.
Impossible de la manquer. Peu importe où je me situe dans la ville, j’en vois l’extrémité pointer au loin, surplombant les plus hauts bâtiments. Pour s’y rendre, rien de plus simple, il suffit de suivre la flêche qui dépasse du dôme. Aux abords de l’édifice, il est là qui m’accueille, le visage de Dario Argento affiché partout, dans une teinte couleur sang, la plus emblématique de son cinéma.

En pénétrant l’antre de la Mole Antonelliana, je fais un drôle de constat. Que de familles, d’enfants! Ont-ils seulement une idée des visions qui traversent les films du cinéaste? Au premier étage du musée, je comprends cependant pourquoi ce dernier attire une telle population. À l’image de la Cinémathèque Française, la Mole Antonelliana accueille une collection de vestiges issus de la préhistoire du cinéma. Panoramas, praxinoscopes, zootropes, carrousel d’images, décompositions photographiques de Muybridge, je remonte le temps de manière ludique jusqu’à Edison et les vues Lumière.

Au deuxième étage, je rentre enfin dans le vif du sujet. Après un passage par différentes reproductions de décors de film italiens (notamment l’impressionnante statue du Dieu Moloch du film Cabiria de Giovanni Pastrone), j’arrive dans une énorme salle plongée dans la lumière de néons rouges, puis bleus, puis verts.

Au centre, un ascenseur (malheureusement fermé) qui mène vers les cieux, entouré de sièges de cinéma de luxe, pointant vers deux immenses écrans. Ceux-ci diffusent un montage des différents films de Dario Argento, selon certains films ou certaines thématiques, accompagné des musiques de ses films. Je tourne la tête et je tombe nez à nez avec un poignard plus grand que moi, planté au sol. À mes pieds, une fausse tache de sang s’étend sur plusieurs mètres. J’y suis.
L’exposition se poursuit le long des plateformes qui jouxtent les quatre murs de la salle jusqu’au plafond situé à plusieurs dizaines de mètres. Un parcours chronologique un brin décevant, des premiers films de sa trilogie animale à ses pires navets, en passant évidemment par la célèbre trilogie des Trois Mères.

Davantage réservées aux amateurs qu’aux initiés, ces frises résument chaque film, et s’accompagnent de photogrammes et d’anecdotes. J’apprends quand même quelques historiettes stupéfiantes, comme le fait que l’essaim d’insectes de Phenomena est en fait un amas de marc de café posé directement sur la pellicule. Curieux aussi, et amusant, de voir que l’exposition offre autant d’espace aux chefs-d’œuvre du maître qu’à ses plus affreux nanars.

Néanmoins, les amoureux d’Argento sont récompensés. Dans l’esprit du fétichisme propre au réalisateur de Ténèbres, l’exposition présente des reproductions et des originaux d’accessoires et costumes issus des films: rasoirs, couteaux, tête de pantin, grimoire des Trois Mères, robes et lunettes noires. Un vrai trésor pour cinéphiles. Au dernier étage, l’exposition se bonifie en s’intéressant au travail d’Argento en tant que producteur, réalisateur à la télévision, ou encore à la place importante accordée à la musique dans ses films.

Après une heure de montée, je redescends par les coulisses. Une porte presque dérobée donne sur un escalier à la lumière crapoteuse, qui finit dans les sous-sols du musée. Un envers du décor conçu comme une descente aux enfers que n’aurait pas renié Argento. J’ai l’impression d’être dans Inferno, et son immeuble dédoublé derrière les murs. Le couloir mène à une esquisse de boutique, qui mène directement à la porte de sortie. Comme si le musée m’éjectait de ses entrailles. Me revoilà dans Turin, et je repense à cette carte de la ville en apparence anodine, à l’entrée de l’exposition. Des points de toutes les couleurs cartographiant Turin en fonction des lieux de tournage des films d’Argento. Car le premier décor de son cinéma est d’abord la capitale piémontaise, qui a notamment servi de fausse Rome.
Si le temps m’a manqué, j’ai pu me lancer dans les traces de Dario Argento, et notamment de son plus célèbre film tourné à Turin, Les Frissons de l’Angoisse. Entre la Piazza C.L.N. et son style fasciste qui sert de cadre à la première scène de meurtre du film, ou la Villa Scott de style Liberty qui clôt l’intrigue, je comprends pourquoi ce grand esthète et architecte de la mort est tombé sous le charme du mystère de la ville. M.B.
