Jusqu’à présent, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous avaient séduits par leur approche graphique référentielle et un brin fétichiste, mais dont l’aspect fragmentaire laissait un peu sur sa faim. Chaque film laissait espérer que le suivant dépasserait la simple addition de ses parties, mais le visuel primait toujours sur le contenu, même dans Laissez bronzer les cadavres, pourtant adapté d’un roman. Avec Reflet dans un diamant mort, la patience est récompensée : le film est un aboutissement qui voit se concrétiser les expérimentations précédentes avec un éclat éblouissant. Ce n’est pas pour autant un exemple de narration classique : la forme est multiple et kaléidoscopique, et invite à une gymnastique mentale pour mettre en ordre les morceaux d’un puzzle composant le thème principal qui est celui de l’illusion.
D’abord, le film commence par la fin, ce qui, on l’apprendra un peu plus tard, est une façon de nous annoncer une des inventions les plus extravagantes vue dans le cinéma d’espionnage, à savoir l’arme favorite utilisée par la super méchante de service.
Le personnage principal est John, un vieil agent secret à la retraite (Fabio Testi) qui profite d’un séjour dans un palace de la côte d’azur pour se remémorer sa carrière un demi-siècle plus tôt. Il opérait alors avec une partenaire spectaculaire vêtue d’une robe Paco Rabanne dont les composants métalliques pouvaient servir aussi bien de projectiles mortels que de supports pour enregistrer des messages. L’éternelle adversaire de John était Serpentik, une criminelle aux multiples visages, invincible et insaisissable. Quant aux diamants du titre, lorsqu’ils ne servent pas pour leurs propriétés abrasives, ils agissent symboliquement comme des prismes séparant différents niveaux de réalité, comme autant de possibilités de l’existence de John. Plus prosaïquement, ils posent la question de savoir si ses souvenirs sont factuels, ou seulement des fantasmes de ce qu’il aurait voulu accomplir ?
Différentes optiques indiquent différentes hypothèses. De même que Serpentik est capable de changer d’apparence sur commande, de même John jeune (Yannick Renier) est peut-être un acteur qui joue dans le film qu’il prenait pour ses souvenirs, ou encore un personnage de bande dessinée, et parfois le véritable inspirateur de ces personnages de fiction. Il réalise aussi avec effroi que Serpentik a l’habitude d’injecter un venin à ses victimes qui leur font croire qu’ils jouent dans un film jusqu’à ce que le mot fin signe leur arrêt de mort. Si la superposition de plusieurs strates de fiction demande de la part du spectateur un effort pour mettre tous les éléments en perspective, c’est aussi une incitation à revoir le film à répétition, ce qui n’a rien d’une corvée, étant donné l’exceptionnelle séduction des images rutilantes. Chaque séquence est un morceau d’anthologie, mais il faut signaler l’indépassable attaque d’un bar par une amazone masquée en latex moulant et armée d’instruments coupants, perforants et généralement néfastes pour les peaux sensibles. Les plans s’enchaînent selon une logique qui obéit moins à une narration linéaire qu’à un flux de perceptions où se mêlent l’illusion et la réalité.
L’esthétique, comme la bande son, empruntent copieusement à la culture populaire italienne des années 60, qui exploitait au cinéma et dans les BD pour adultes un genre de film d’espionnage initié par James Bond. Beaucoup d’astuces visuelles évoquent par ailleurs l’op art, en grande partie basé sur les illusions d’optique, en cohérence totale avec le thème principal. Mais cette fois, les cinéastes ont sublimé leurs références pour dépasser l’hommage et réaliser leur propre chef-d’œuvre.



