Avez-vous déjà pris un grand huit au cinéma? C’est exactement cette sensation que procure [REC.], film d’horreur espagnol qui cartonne au box-office et phénomène qui s’apprête à contaminer les pays étrangers. Forts d’avoir participé à l’expérience des Peliculas para no dormir, Jaume Balaguero et Paco Plaza, copains comme cochons, ont réalisé ensemble [REC.] ce précipité fantastique simple comme bonjour qui montre ce que l’on ne voyait pas dans Blair Witch Project et qui par une alternance entre des séquences horrifiques et des moments humoristiques réussit à exacerber les émotions. L’histoire pourrait tenir sur un confetti mais il fallait y penser: alors qu’ils suivent des pompiers lors d’une intervention, une reporter obnubilé par le scoop et son caméraman anxieux restent coincés dans un immeuble placé sous quarantaine. A l’intérieur, ils passent leurs temps à faire des interviews inintéressantes et prennent le pouls de l’atmosphère tendue. Les habitants, enfermés eux aussi, sont trop heureux de passer du statut d’anonyme à celui de stars. Très vite, ils font face à des phénomènes très étranges. Les morts s’amoncellent et la journaliste essaye comme elle peut de continuer son travail informatif. La durée est adéquate (environ une heure trente). Concis et efficace, le résultat se reluque sans le moindre temps mort. Si bien qu’une fois que l’on sort de la projection, on en réclame.
Si en apparence filmer l’insondable avec une caméra vidéo n’est pas une idée nouvelle (Blair Witch ou son ancêtre Cannibal Holocaust), les deux réalisateurs ont utilisé une gamme d’effets horrifiques plus ou moins inédits pour atteindre le spectateur. Certains sont très impressionnants et essayent de mettre dans le même état de transe qu’un gamer perdu dans les méandres de Silent Hill (le cinéaste s’est d’ailleurs inspiré du jeu vidéo pour créer l’atmosphère glaçante du très sous-estimé Darkness). Niveau jetons, c’est comparable à The Descent, de Neil Marshall (souvenez-vous de cette scène où les filles se filment en DV infra-rouge au fond d’une grotte et qu’une créature albinos et dentue de la plus répugnante apparence apparaît) et Dark Water, d’Hideo Nakata (remember la scène de l’ascenseur avec menace invisible et cri tonitruant que les Pang bros ont malhonnêtement repris dans Re-Cycle). Une conclusion sombre – inhérente à tous les films de Balaguero – décuple l’intensité du cauchemar. L’auteur réussit à renouveler la même décharge électrique que dans celle de La secte sans nom. Ça, c’est pour le côté sombre. La face lumineuse est assurée par l’humour. Pas un humour de pacotille pour faire risette à la ménagère de moins de cinquante ans ou un humour cynique à la Craven qui démonte les ficelles. Juste un humour tordu, efficace, bienvenu. Ce n’est pas tous les jours qu’un film fiche une peur bleue en jouant sur deux registres a priori dissemblables (l’humour et le frisson). Et c’est là qu’on se dit finalement que le meilleur équivalent de cette anomalie reste un épisode de L’hôpital et ses fantômes, l’excellente série de Lars Von Trier, avec même dispositif formel singulier, personnages drôlement caractérisés, effets chocs et angoisse sourde mâtinée d’humour grinçant. On remercie donc nos deux amis espagnols d’avoir su jouer sur toutes les phobies possibles et imaginables à travers une caméra subjective sans se charger de toutes les références qu’un film pareil appelle. C’est pour cette raison qu’il fonctionne si bien sur un public, pour peu que ce dernier soit fatigué d’avaler les mêmes formules. Son efficacité est si convaincante qu’un remake américain est déjà en route.
INTERVIEW JAUME BALAGUERO
Bien que collectif, [REC.] marque donc une nouvelle évolution dans la détermination de Balaguero à mettre en scène l’angoisse. Lorsque les personnages ont peur, on a peur avec eux. Lorsque Balaguero est en face de vous, vous êtes en face de lui. Sous le soleil, sur la terrasse du Media Hotel en plein festival de Sitges, le lendemain d’une projection démentielle. Là-bas, tout le monde parle d’une révolution. Les français auront l’honneur de le découvrir en avant-première au prochain festival de Gérardmer, en compétition.
En regardant [REC.], on a l’impression d’assister à un train-fantôme au cinéma.
Totalement. Le but n’était pas de réaliser le nouvel Exorciste. Friedkin est déjà passé par là et plus que bien. On ne voulait pas non plus exploiter la vague du Projet Blair Witch. J’adore le film et je trouve ça énorme que le buzz ait été généré grâce à Internet. Mais par exemple, je sais qu’on ne poussera pas le souci d’authenticité à faire croire que cette histoire est authentique. On sent dés le départ qu’on est dans l’artifice et on ne veut pas le cacher, ce serait ridicule. Conscients de ce qui a déjà été fait en matière d’horreur, on a juste essayé d’expérimenter. De créer quelque chose de différent qui dissèque les mécanismes de la peur sans nécessairement en faire trop et en fonctionnant sur tous les registres possibles. Paco et moi y avons beaucoup réfléchi en essayant de chercher ce qui faisait peur au spectateur et ce qui risquait de ne pas fonctionner. Tous les deux, on a pensé à la même chose: qu’est-ce qui fait finalement plus peur que d’assister à l’horreur en direct, en live? On voulait avec [REC.] que le spectateur se prenne au jeu et subisse les événements de manière sensitive pour avoir peur sur le moment. Maintenant, je ne pense pas que le film traumatise. Il faut vraiment le prendre comme une attraction dans une fête foraine, à la manière d’un grand huit où vous redoutez ce qui vous attend et vous prenez plaisir à assister à l’horreur. Pour Paco, c’est exactement là que nous avons puisé notre source d’inspiration. Le cinéma est l’art du divertissement, du fun. C’est une peur immédiate qui procure des frissons dans la salle. Une fois que vous en sortez, il y a des chances pour que vous en rigoliez avec vos amis.
Les dérives télévisuelles ont constitué une source d’inspiration?
Oui, on a pensé aux concepts de télévision trash et on a commencé à travailler avec une caméra immersive qui retranscrirait toute l’action de manière réaliste. Il y a incontestablement une volonté de tourner en dérision les dérives de la télévision poubelle dépourvue d’éthique et de morale qui justifie notre démarche. [REC.] montre aussi comment on réinvente la réalité. Donc en adoptant ce format, on suggère que ce que l’on nous montre à la télévision n’est pas nécessairement la réalité. La preuve, c’est du cinéma! En même temps, je pense que si un événement pareil se produisait dans la réalité, ça se déroulerait exactement comme ça. Paco et moi nous sommes vraiment mis dans la peau d’une équipe de télévision en quête de sensationnel et ça donne un résultat totalement imprévisible. J’en suis très fier et l’accueil que l’on a reçu lors de la projection officielle démontre que c’est le langage le plus adéquat pour que ça fonctionne sur un public.
Le film alterne l’humour et l’horreur sans jamais se mêler les pinceaux. Comment avez-vous fait?
Je perçois ça comme des contrepoints. Des contrepoints nécessaires pour que ce soit encore plus efficace. Comme le couple de petits vieux qui se disputent devant la caméra ou la mère qui intervient pendant sa fille se faire interviewer. Paco et moi ne voulions pas mélanger l’humour et l’horreur dans les mêmes scènes, auquel cas ça crée une distanciation ironique voire cynique dont personnellement je ne suis pas fan.
Vous n’avez pas peur des idiosyncrasies?
Je n’ai peut-être pas le recul d’un étranger pour répondre à cette question. Peut-être que l’humour risque d’échapper à ceux qui ne vivent en Espagne. C’est pourquoi pendant la projection d’hier, au festival de Sitges, les gens explosaient souvent de rire. Parce que la description de ceux qui habitent dans cet immeuble est très réaliste. Chaque spectateur est libre d’y reconnaître ses voisins. Je pense notamment à l’immigrée asiatique qui s’exprime en Espagnol avec un accent très prononcé et les réactions racistes du voisinage qui n’hésite pas à les suspecter. C’est ce que j’appelle de l’humour réaliste. Ça permet au spectateur de décompresser. D’autant que ces scènes ne sont pas effrayantes. Après, peu importe le pays, je pense que ces traits humoristiques sont universels. Ils apportent beaucoup car justement ils permettent au spectateur de souffler en attendant la prochaine séquence horrifique. Cela contribue à les amplifier. Je m’en suis rendu compte sur [REC.]
L’humour est extrêmement rare dans votre cinéma.
Oui, c’est peut-être la première fois que l’on rigole franchement en regardant un film que j’ai réalisé. Les spectateurs sortent souvent déprimés de mes films. Quand on voit Darkness par exemple, on n’a pas envie de s’amuser. Là, c’est la première fois qu’ils sortent contents d’avoir vu un film qui leur a fait peur. Et ils en sortent avec le sourire. Pas traumatisés, juste heureux d’avoir eu les jetons. Là où je reste très fier, c’est que la fin reste extrêmement sombre et pessimiste.
Comment s’est passée la répartition des rôles avec Paco Plaza?
Il n’y a pas eu de répartition des rôles car nous avons tout fait ensemble d’un bout à l’autre, en apportant chacun nos idées. Mais il n’y en a pas un qui était plus au scénario qu’à la mise en scène. Cela vient aussi de la nature même du film qui ne ressemble pas aux autres films. Nous avons conçu [REC.] comme une expérience mutuelle, de manière complice. Le plus important pour nous consistait à surveiller à ce que nous ne débordions pas du cadre ou que nous tombions dans l’invraisemblable. L’une des raisons pour lesquelles [REC.] fonctionne vient de son réalisme. La progression vers une dimension irrationnelle ou fantastique reste réaliste, d’autant plus réaliste que les événements sont filmés en direct. Le choix de tourner avec une caméra à l’épaule s’est imposé immédiatement, bien entendu. Mais il fallait attention à ce que le film soit visible sans que ça donne l’impression d’être réalisé par un cameraman atteint de Parkinson. C’est peut-être ce qui a été le plus dur durant le tournage: travailler une nouvelle manière de raconter les histoires que ce soit au niveau de la mise en image ou de la narration. Le résultat est extrêmement différent de mon précédent Fragile par exemple. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne m’appartient pas. Ou qu’il appartient plus à l’un ou à l’autre. C’est juste ce que nous aimons tous les deux, à 100%.
BABA DANS TOUS SES ETATS
De La Secte sans nom à [REC.], Jaume Balaguero a exploré toutes les formes possibles de peur au cinéma. Mais comment fait-il?
Grand espoir Filmax (il était considéré comme le pape au dernier festival de Sitges), Jaume Balaguero n’en finit plus de surprendre de film en film. Il suffit de voir le grand écart entre La secte sans nom et [REC.], deux opus qui enregistrent la peur de manière différente et également inspirée. Son univers est étrange; son style, redoutablement efficace. Qui n’a pas eu son grand moment de flippe avec les dix dernières minutes de La secte sans nom, explosion paroxystique avec unhappy-end et dénouement abrupt? La plupart du temps, il repose sur des scénarios extrêmement classiques, a priori cousus de fil rouge, qui à mi-chemin commencent à déchanter. L’exemple le plus probant reste son second opus, Darkness, injustement mésestimé, dont l’efficacité évoquait l’univers de Silent Hill. Les influences inconscientes de Balaguero sont nombreuses car le film vers lequel Darkness lorgnait le plus ostensiblement semblait être le Shining de Stanley Kubrick, en particulier dans son sujet (la folie du père qui s’exprime au détriment de l’harmonie familiale) et sa structure (la narration est fragmentée en jours). Comme beaucoup d’entre nous, le réalisateur a probablement dû être marqué à vie par les deux jumelles au fond d’un couloir. Cela s’en ressent puisque, de la même façon, dans Darkness, on n’oublie pas ces silhouettes raides, tapies dans l’ombre dont on ignore les noirs desseins et qui sont statiques, calmes, prêtes à chaque instant à bondir sur leurs proies: « Petit, j’imaginais des choses cachées dans le noir et qui n’apparaissent que lorsque j’éteignais la lumière. Des choses invisibles, horribles. Et même lorsque je rallumais la lampe de chevet, incapable de vaincre ma peur, l’obscurité persistante dans les coins de la pièce suffisait à me convaincre que ces choses vivaient, tapies sous mon lit ou dans mon placard. M’espionnant ».
Dans La secte sans nom, Balaguero s’était déjà intéressé au lien unissant une mère et une fille mystérieusement disparue. Le final semblait nous rappeler qu’il ne fallait pas se fier aux apparences. Dans Darkness, Balaguero enregistre sur pellicule ce qui ne tourne pas rond chez des gens de la même famille, et les relations extrêmes, tendues, qu’ils entretiennent. Ensuite, il s’occupe des monstres (ou des fantômes) qui hantent la maison et qui visiblement ne veulent pas de bien à leurs amis humains. Dans un troisième acte, il regroupe ces deux éléments qu’on pourrait d’abord trouver légers pour mieux booster le trouillomètre. Au final, leur somme se révèle cohérente et d’une très grande efficacité. La secte sans nom et Darkness possèdent un épilogue terrible à la clé qui nous permet de mieux saisir les raisons de tout ce bazar reflétant la pagaille mentale des protagonistes. A la manière de Shyamalan, il y avait dans ces premiers longs une roublardise consistant à berner les spectateurs. Mais elle était compensée par la richesse de thèmes à la fois universels et émouvants: la difficulté d’aimer sa famille (ou d’aimer tout court) ; les bonnes apparences qu’on donne en société alors qu’intérieurement tout va mal ; les secrets de famille et les traumatismes de l’enfance qui bousillent le cerveau. Autant La Secte sans nom, requiem poisseux et malaisant, affirmait une faculté à distiller les climats dérangeants en traitant de sujets politiquement incorrects; autant Darkness était un faux film d’horreur Hollywoodien qui alignait les séquences horrifiques tout en causant de quelque chose de souterrain et de subtil (authentique autopsie d’une famille en crise).
Troisième long métrage du cinéaste, Fragile confirmant le penchant US avec dans le rôle principal, Calista Flockhart. Dans un hôpital pour enfants, une infirmière, brisée par l’existence, essaye de se donner une raison de vivre. Seulement, le jour où une gamine lui confie que les enfants de l’hôpital subissent des attaques mystérieuses, elle commence à se poser des questions et voit de drôles de choses. Cauchemar. Ça donne une ghost story de luxe délicieuse directement sortie en DVD (une honte) qui, comme Tourneur, Roeg et Loncraine, sait allier modestement et intelligemment le fantastique et le mélodrame. Balaguero sait très bien que sous chaque grand film fantastique, se cache une histoire d’amour. Celle qu’il nous raconte dans Fragile est déchirante, peut-être parce qu’ici l’amour est plus fort que la mort, mais surtout qu’aimer est plus fort que d’être aimé.
En surface, le résultat est éminemment classique avec ses codes immuables, son ambiance maussade et ses personnages secrets, tourmentés et/ou ambigus. Oui mais voilà, si au gré de ses bobines, Fragile arbore une architecture robuste, en profondeur, le film ne cède pas aux facilités ni même à la roublardise qui consiste à manipuler les spectateurs avec la transcendance du néant ou du mysticisme craignos. Ici, la forme – splendide parce qu’à la captation de sentiments fuyants, le cinéaste offre une forme rigoureuse, un soin somptueux accordé aux cadres et aux couleurs et, surtout, une croyance de cinéma – et le montage – pas découpé comme les précédents Balaguero – fonctionnent en étroite corrélation avec le fond, subtilement bouleversant. La secte sans nom racontait la quête d’une mère qui part à la recherche de sa fille disparue ; Darkness, l’histoire d’une famille en pleine déconfiture affective qui au contact des ténèbres vont progressivement perdre la boule ; Fragile scrute le dévouement d’une infirmière pour une jeune fille persuadée d’être harcelée par un fantôme. A l’exactitude clinique des gestes du quotidien, s’oppose une relation entre les deux filles qui jusqu’au bout demeure opaque, irrésolue. Autre qualité appréciable, le problème Calista Flockhart n’en est pas un puisque l’actrice ne cherche pas à se mettre en valeur mais davantage à se fondre dans la solitude de son personnage. Elle n’est pas bonne ou mauvaise comédienne, elle est juste au diapason. Sans conteste l’une des plus belles révélations fantastiques de ces dernières années.
Depuis, le cinéaste hésite. Le «next Balaguero project» devait être une adaptation de roman (La dame numéro 13) sur les muses inspiratrices. «Si ces femmes qui inspirent les artistes n’étaient pas des mythes, mais bien réelles. Et bien sûr elles sont 13. Le roman est très complexe, avec beaucoup de références aux poètes espagnols, anglais, italiens, français. Avec en plus une histoire passionnante et terrifiante. Je suis vraiment très excité à l’idée de l’adapter.» La réussite de Chez nous, segment explosif de la collection Peliculas para no dormir, est venue tout chambouler. L’histoire? Un jeune couple cherche un nouvel appartement et débarque dans un immeuble insalubre et sinistre en compagnie d’une agente immobilière moyennement fiable. Le résultat donne l’impression de voir les quinze minutes finales de La secte sans nom et Darkness dans une version extended, non-stop et sans la moindre baisse de régime. Absence du montage ultra-cut: Balaguero va à l’essentiel en distillant l’angoisse graduellement et en ayant recours à quelques facilités inhérentes au genre (frontière rêve/réalité). Des babioles tant l’intensité monstrueuse qui s’en dégage glace l’échine.
Avec [REC.], il vient de franchir une nouvelle étape dans la représentation de l’horreur. La violence n’est plus hors champ (on voit tout par la caméra qui est aussi le regard du cameraman effrayé) et le réalisme teinté d’humour a pris le pas sur la surenchère crapoteuse. A chaque tentative, il ne perd rien de son pessimisme. Tous ses films se terminent extrêmement mal même si on peut discuter du final «apaisé» de Fragile. [REC.] ne fait pas exception à la règle. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si la scène la plus effrayante du film est située lors des dix dernières minutes…

