A la tête de la Quinzaine des réalisateurs depuis 2019, Paolo Moretti fait le point sur une édition 2021 singulière et riche en découvertes.
INTERVIEW: GERARD DELORME
Que représente cette troisième édition pour vous?
Paolo Moretti: C’est la troisième sachant que celle de 2020 était très particulière car elle n’a pas eu lieu, même si nous avons tenu à visionner et envoyer des réponses à tous les films soumis. Techniquement on peut dire que c’est ma troisième édition, mais en réalité c’est la deuxième, et ça ne peut que représenter une occasion de contribuer à redonner énergie et confiance à la communauté cinéphile internationale, ainsi qu’à l’ensemble de la filière.
Comment concevez-vous votre rôle à la tête de la Quinzaine?
Plusieurs éléments m’aident à définir mon rôle et le processus de sélection de la Quinzaine. Je garde en mémoire une période qui me tient très à cœur, et qui permet d’identifier plus facilement une identité propre à la Quinzaine, par rapport au paysage festivalier en général et au contexte cannois en particulier. Ce sont les années 70, avant la création d’Un Certain Regard. La présence de la Quinzaine opérait un contraste fort avec l’officiel et sa raison d’être était extrêmement évidente. Depuis, plus de 50 ans se sont écoulés, et mon rôle c’est de continuer à conjuguer cet esprit-là au temps présent, en prenant en considération ce qui a changé entretemps. Le festival officiel a lui aussi évolué dans son mode de fonctionnement et dans sa sensibilité et je trouve que la Quinzaine se doit d’être complémentaire à l’officiel et aux autres sections afin d’élargir la proposition d’ensemble du festival. Cette préoccupation est à la base de la sélection. La Quinzaine et la SRF ont leurs racines dans cet esprit collectif et je tiens aussi à réaffirmer l’importance de la dimension collective du travail que nous faisons avec le comité de sélection, les conseillers et les correspondants, ainsi qu’avec l’équipe de la Quinzaine. J’ai eu l’occasion de dire en 2019 que j’aime l’idée d’être le porte-parole d’un collectif avant tout. Je crois beaucoup en l’intelligence collective que notre groupe est en mesure d’exprimer et les décisions sont toujours collégiales même si pas forcément unanimes. Je veille sur la cohérence d’ensemble, mais la Quinzaine et sa sélection sont le résultat d’un travail collectif et non le reflet d’une seule personnalité.
L’évolution du festival que vous avez évoquée conditionne votre propre fonctionnement. Quelle est votre marge de manœuvre?
Justement, on se pose toujours cette question de savoir ce que la Quinzaine peut apporter en plus. Lors de sa création, la Quinzaine témoignait d’une génération émergente et visionnaire de cinéastes venant du monde entier et exprimait une sensibilité pour le contemporain extrêmement forte. L’un de nos critères pour la sélection est donc de rendre cette sensibilité actuelle et pertinente, en prenant en compte les évolutions du contexte dans lequel nous travaillons. Nous sélectionnons toujours les films avec cette idée en tête, et nous pouvons retrouver cette sensibilité, avec une intensité variable, dans chaque film de la sélection. Au fur et à mesure que le processus de sélection de toutes les sections avance, il se forme des mouvements assez naturels qui amènent les films vers une sélection ou une autre. Généralement – à quelques exceptions près – chaque film finit par trouver un accueil là où il est le plus pertinent. Enfin, nous faisons un choix, mais le dernier mot appartient aux ayant-droits qui, pour des raisons variées, peuvent choisir une section ou une autre. Nous essayons de remplir notre mission en exprimant et en motivant notre intérêt, mais au moment de boucler la sélection il peut y avoir des circonstances qui amènent les films vers d’autres sections. En fin de compte je trouve que chaque sélection garde un esprit assez reconnaissable.
Comment la crise sanitaire s’est-elle manifestée dans cette édition?
Heureusement elle n’a pas eu un énorme impact sur le processus de sélection. Comme nous sommes un groupe assez restreint, nous avons pu avoir accès à une salle. Evidemment, on portait des masques tout du long de la projection, mais nous avons pu visionner une grande partie des films en salle. Découvrir en salle les nouveaux films de l’année est sans doute l’un des moments les plus gratifiants et excitants de chaque édition et cet aspect n’a pas été affecté.
Je pensais plutôt à une question de quantité. Le nombre de films est important. Est-ce parce que certains qui étaient sélectionnés l’année dernière reviennent cette année?
La sélection compte le même nombre de films qu’en 2019. Il y a eu une légère baisse de films soumis, mais elle a été en effet compensée par un certain nombre de films de 2020 qui ont été invités à se réinscrire. C’était une bonne base de départ, parce qu’à partir de novembre/décembre, nous pouvions déjà compter sur quelques titres, ce qui est assez inédit.
Sans rentrer dans le détail de chacun des films, y a-t-il une tonalité générale qui se dégage de la sélection de cette année?
En 2019, j’aurais pu répondre à cette question plus facilement, parce qu’il y avait un fil rouge qui dialoguait beaucoup avec le cinéma de genre, décliné de façon très différente et très personnelle dans plusieurs films. Cette année, tous les cinéastes partent dans des directions très différentes et, s’il y a un trait commun, c’est celui que j’évoquais précédemment, qui est très difficile à définir, mais qu’on perçoit de façon assez nette dans l’ensemble de la sélection: des films d’ici et maintenant. Cet esprit fait partie de notre histoire et j’aime penser qu’avec la sélection 2021 on contribue à le perpétuer. Si on veut parler de tonalité générale, nous pouvons aussi mentionner le nombre de cinéastes qui présentent pour la première fois un long-métrage à Cannes: 18 sur 25 en 2019, 22 sur 29 en 2021 et il ne s’agit pas forcément de premiers long-métrages. La Quinzaine peut aussi être une porte d’entrée à Cannes pour des cinéastes qui ont une trajectoire, parfois très importante comme Joanna Hogg ou Pietro Marcello, mais qui n’ont pas encore eu l’occasion de présenter un long-métrage à Cannes. On peut voir là quelle peut être aussi l’une des missions de la Quinzaine dans l’environnement cannois.
Il y a une grande diversité de cinématographies. Que disent-elles des pays décrits?
Nous sommes naturellement attentifs aux propositions venant du monde entier et nous visionnons tous les films avec la même curiosité et la même ouverture d’esprit. Par ailleurs, la question des pays devient parfois difficile à définir. Par exemple, Europa est un film de production irakienne et italienne, réalisé par un cinéaste italo-irakien. Le film se situe à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie et raconte une expérience d’émigration, avec une technique de narration proche de la réalité virtuelle. Il ne raconte pas forcément son pays, il raconte une situation dramatiquement contemporaine avec des codes inédits. Ou encore Neptune Frost, qui est un film visionnaire, américain et rwandais, codirigé par un réalisateur américain et une réalisatrice rwandaise qui a étudié en France et vit entre Paris et Los Angeles. Clara Sola est un film costaricain mais aussi suédois, La Colline où rugissent les lionnes est un film kosovar, en albanais, mais il est aussi français… Cette dimension plurinationale est commune à presque la moitié des films sélectionnés et elle raconte aussi un état du monde. Nous nous intéressons plutôt à des territoires esthétiques, poétiques et politiques que géographiques.
Question impossible: s’il fallait ne voir qu’un seul film?
Choisissez-le au hasard, vous ne pouvez pas vous tromper! Nous sommes très contents de la sélection, je ne pourrais pas vous conseiller un film plutôt qu’un autre. Chacun porte une partie des qualités dont nous avons parlé.
Pratiquement, comment les projections seront-elles organisées?
Ce sont des décisions qui ne nous appartiennent que de façon très partielle. Les dispositifs sont mis en place par les autorités sanitaires en accord avec le festival officiel qui est le premier interlocuteur. Donc nous sommes à l’écoute. Notre volonté, c’est que l’expérience du festival pour le public soit la plus fluide et facile possible. Nous travaillons aussi avec les autres organisateurs afin que le dispositif d’accès entre les différentes sections de Cannes soit le plus homogène possible.
Propos recueillis par Gérard Delorme

