C’était au départ un film sur lequel personne ne misait, avec ses stars réduites au souvenir d’un certain âge d’or hollywoodien dépassé. Eh bien, quel pied de nez: le public s’est précipité dans les salles lors de la sortie de Qu’est-il arrivé à Baby Jane? en 1962. Au-delà du show, voir Bette Davis et Joan Crawford s’écharper dans un huis clos psychologique a fait date, aussi bien par l’effroi suscité que par son adrénaline méta.
Californie, années 60. Dans une demeure résidentielle vivent deux sœurs âgées et ex-vedettes, Blanche (Joan Crawford) et Jane (Bette Davis). Suite à un accident, Blanche, l’aînée, perd l’usage de ses jambes, condamnée à vivre dans un fauteuil roulant et reléguée au premier étage duquel elle ne peut s’échapper. Jane de son côté, semblable à une poupée fardée, espère de nouveau la gloire, elle qui fut une enfant star dans les années 20. Son ancienne rancœur envers Blanche, cependant, va bientôt ressurgir dans un rapport de force pervers. Quel fut le déclencheur de ce conflit? Et qu’est-il arrivé à Jane Hudson, qu’on appelait autrefois Baby Jane?
Le producteur Darryl Zanuck, frileux, avait mis en garde Robert Aldrich contre ce projet, mais rien n’y fit. Ce dernier, lassé de tourner des westerns de troisième zone et confiant quant à sa capacité d’adapter des histoires pulp (En quatrième vitesse, 1955), a même investi personnellement pour tourner ce film. Un projet, à la base, impulsé par Joan Crawford après sa découverte du roman de Henry Farell et de son potentiel cinématographique certain. On ne lui donnera pas tort, tant le film déjoua les attentes. Et ce ne sont pas les critiques outragées de l’époque qui découragèrent les spectateurs. Psychose de sir Alfred était passé par là deux ans avant, augmentant la demande du public en propositions osées, fortes en adrénaline…
Car le film exploite une veine encore méconnue à cette période: l’horreur psychologique. Une approche doublement intense qu’ici, elle se superpose au huis clos. Le lieu ne fournit pas seulement le cadre et l’action, il devient un levier de suspense. L’enfermement y sera traité de façon littérale comme figurée (la folie) à l’image de nos deux héroines: l’une, handicapée physique, privée de tout moyen de communication et de sortie (les fenêtres sont munies de barreaux); l’autre, coincée à un stade régressif, sorte de Shirley Temple bouffie et cauchemardesque, qui, à trop s’accrocher aux feux de la rampe, consumera le peu de raison qui lui reste. Autant de détails précipitant le piège à venir. Le suspense est ici à fleur de peau, tenant en haleine et abritant plusieurs foyers d’actions parallèles (on pense à De Palma) jusqu’à jouer avec nos nerfs devant tant d’occasions impossibles, de délivrances manquées (Baby Jane essaimera une influence certaine, de Misery à JF partagerait appartement).
Pour autant, le film s’amuse avec tout cela et la gravité cohabite avec un certain grotesque. Entre le vaudeville, l’épouvante et l’absurde, la frontière est mince. Jetez seulement un coup d’œil au jeu versatile de Bette Davis, dont la moue de petite fille se transforme en harpie et inversement… On comprend mieux le désarroi du pauvre Edwin Flagg (Victor Buono), contraint d’accompagner celle-ci au piano pour jouer sa chansonnette bien sinistre (et culte!), I’ve Written a letter to daddy. Les ombres affleurent, le chaos également. Une sensation qu’a bien comprise Ernest Haller, le chef opérateur. Avec son éclairage aux influences expressionnistes, entre faisceaux tirés au cordeau et ombres portées, la maison devient un cloître hanté où les poupées prennent vie et les miroirs s’animent. Une atmosphère qui nous accompagne longtemps, même lorsque le cadre bascule comme dans l’ultime séquence, saisissante. Sur une magnifique plage au soleil de plomb, personne ne se doute du drame. L’horreur est ici filmée en plein jour à la lumière d’un twist qui, s’il ne change pas fondamentalement l’histoire, change finalement notre point de vue sur elle et ses protagonistes.
Le film donnera naissance à une catégorie dont Baby Jane est l’un des plus beaux représentants: la hagsploitation, ou psycho-biddy. Un sous-genre camp caractérisé par l’emploi d’actrices âgées jouant des personnages instables et dérangés pour susciter in fine l’effroi. Le souvenir de la sorcière n’est pas loin… Pour l’héritage, on notera également la dimension méta, au cœur même du projet. Si le long-métrage s’amuse des mises en abyme entre réalité et fiction (le personnage de Crawford regardant à la télé une ancienne prestation, bien réelle, d’elle-même), c’est bien sûr la rivalité des deux actrices qui sera au centre des ragots. Un conflit intra-diégétique débordant peu à peu des coulisses et qui sera exacerbé par la presse comme la production, flairant le coup marketing assuré. Qu’importe, la légende était née. Du coup de pied (apparemment véritable) de Bette Davis au corps lesté de cailloux de Crawford, toutes ces anecdotes alimentèrent la réputation du film d’Aldrich. Des rebondissements dépeints avec tendresse dans la série de Ryan Murphy, Feud, retraçant l’histoire (et un peu plus) de ce tournage. M.S.
Titre original : What Ever Happened to Baby Jane?Réalisation : Robert Aldrich Scénario : Lukas Heller, d’après le roman de Henry Farrell Acteurs principaux : Bette Davis, Joan Crawford, Victor Buono Pays d’origine : États-Unis Genre : Drame, horreur psychologique Durée : 134 minutes Sortie : 1962 |

Titre original : What Ever Happened to Baby Jane?