[QUERELLE] Rainer W. Fassbinder, 1982

Querelle, c’est l’équivalent mainstream du Pink Narcissus de John Bidgood. Pierre & Gilles et Jean-Paul Gaultier ne se sont jamais remis de cette représentation de l’homosexualité, empruntant à fond son esthétique.

PAR PAIMON FOX

Dans Querelle, Rainer W. Fassbinder fond pour un jeune marin à la sexualité en mutation (Brad Davis, inoubliable dans Midnight Express). Beau et viril, celui qui attire son supérieur (Franco Nero en lieutenant Seblon) débarque à Brest. Il fréquente la Feria, un bar à putes dirigé par Madame Lysiane (Jeanne Moreau), la maîtresse de son frère. Querelle veut coucher avec Lysiane et sait qu’il doit d’abord se soumettre au hasard et jouer aux dés avec le mari de cette dernière : s’il perd, il doit se laisser sodomiser, c’est le prix à payer pour coucher avec sa femme. Querelle perd volontairement aux dés. Il se donne aussi à un policier, et fréquente un jeune assassin. Querelle connaît bien les assassins : il a lui aussi tué auparavant son complice dans un trafic d’opium.

A Brest, rendez-vous exotique des crimes et des passions, sorte de croisement entre Hambourg et San Francisco, accostent des bateaux qui reviennent de loin et des marins à pompon rouge qui n’ont pas fait l’amour depuis une éternité. Celui qui débarque ce jour-là s’appelle «Le vengeur». Des tours phalliques qui, tels des repères imaginaires, accueillent les marins en pointant vers des ciels oranges. Un bouge (la «Feria») sur le port les racole. Les hommes peuvent boire pour oublier un temps leur solitude. Leur tristesse aussi. Avec une scénographie sobre comme on les aime (un navire, un bar, des ruelles et pis c’est tout), de l’alcool à flot et de la coke dans le nez, de la salive, de la sueur et de la suie, Rainer W. Fassbinder raconte des agonies passionnelles dans un théâtre des enfers. Un univers halluciné et étanche, riche en métaphores et en symboles, où il sculpte des corps, tord des âmes, célèbre le crime, traque le sacré dans le vice. Lui qui se contentait de remplacer Werner Schroeter initialement prévu à l’adaptation du roman Querelle de Brest de Jean Genet paru en 1947 a trouvé chez l’écrivain-réalisateur d’un film unique dans tous les sens du mot (Un chant d’amour, 1950) un parfait miroir à ses obsessions.

Fassbinder savait que l’on pouvait mourir d’amour. Il a dédié Querelle à El-Hedi ben Salem, son ancien amant condamné pour trois meurtres et crevé en prison. Genet, aussi, a connu les accidents, les univers interlopes, les histoires d’amour déraisonnables avec les mauvais garçons – dont l’un s’est d’ailleurs donné la mort. Dans cette entente immédiate et parfaite, à ce niveau de fusion, Fassbinder s’est épanoui, construisant son film selon la logique de l’ensorcellement thérapeutique, mixant des restes de cinéma expérimental et de mélo Sirkien afin que ce soit cru dans les bouches et ultra-sensible dans les expressions, afin que l’on éprouve la pulsion de vie comme la pulsion de mort. Un somptueux opéra fin du monde aux chants de sirènes et aux chants d’amour où l’intrigue policière ostensiblement méprisée par le cinéaste se révèle transcendée par la magie irréelle de l’écrin en carton-pâte, la chorégraphie des corps et, surtout, la manière dont Fassbinder filme avec désir un fantasme comme Brad Davis. La manière dont il bave devant.

Querelle/Brad Davis est un ange exterminateur sous le joug de Narcisse pour lequel on peut crever d’amour, séduisant ceux qui ont eu le malheur de croiser son regard. Querelle a un frère (Hanno Pöschl) qu’il retrouve dans ce bar en mac. Et en le revoyant, le frère – qui dans la nouvelle de Genet était décrit comme son double et qui dans le film de Fassbinder est décrit comme un jumeau (l’identité secrète, double, morcelée, son thème de toujours) – finit par oublier sa femme. Très vite, l’amour devient impossible dans cet enfer de stupre et de sang. Le supérieur de Querelle (le lieutenant Seblon, alias Franco Nero) rêve de lui et le compare à une œuvre d’art intouchable. Alors il l’aime avec les yeux. Le désir homosexuel y est indissociable du meurtre mais aussi de l’art. Et Lysiane (Jeanne Moreau, en simili Ingrid Caven), tenancière du bordel, femme fatale et sirène échouée au visage de sainte putain chante les mots d’Oscar Wilde (chaque homme tue ce qu’il aime).

Pour différentes raisons, Querelle est aussi essentiel pour Fassbinder que Salo pour Pier Paolo Pasolini. Comme tous les films uniques aux sexualités ambiguës, aux genres indistinguables, aux époques confondues, aux contours irréels et aux réactions irrésistiblement skandäleuzes (l’affiche originale du film montrait Brad Davis appuyé sur une colonne en forme de phallus avant d’être interdite – le phallus remplacé par un sympathique mur de pierre), il ne s’oublie pas. Il hante, longtemps, comme un rêve. Querelle n’est que songe partout, à chaque plan. Tout y est factice, à commencer par le décor reconstitué en studio par Rolf Zehetbauer mais percent des vérités sur les rapports humains, sur le désir qui consume, sur la mort qui attend au bout d’une ruelle suintante. Querelle/Brad Davis a la beauté du diable, le visage de la mort. Venise n’est pas le seul lieu où l’on peut mourir devant la beauté. Fassbinder qui voulait adapter Bleu du Ciel de George Bataille et Cocaïne de Pitigrilli s’est endormi avec son fantasme et s’est échappé dans un rêve rose orange à jamais. Il est mort le 10 juin 1982 avant la fin du montage.

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