Quelques mots sur « Domino » de Brian de Palma

S’il rappelle la prédilection culottée de De Palma pour les sujets brûlants, Domino ne se contente pas de décevoir, il embarrasse avant tout. Pour la première fois chez son auteur, il n’y a absolument rien à sauver.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Fut un temps pas si lointain, on attendait les films de Brian de Palma excités comme des puces dans les salles de cinéma; désormais pour les voir, il faut se contenter de la VOD, comme c’est le cas pour ce Domino tourné en 2017, terminé en 2018 et sortant dans un silence de cathédrale fin-mai 2019. On savait l’expérience douloureuse mais pourquoi tant d’attente? Eh bien mes agneaux, parce que c’est difficilement regardable.

N’en déplaise aux fans transis de Brian de Palma, les dernières livraisons du réalisateur superstar ne ressemblaient pas franchement à Citizen Kane et ce Domino, dont l’expérience fut par-dessus le marché fort douloureuse, n’échappe guère à la règle avec ceci de particulier qu’il touche le fond. On y suit sans conviction un policier de Copenhague (Nikolaj Coster-Waldau, super tragique) qui cherche à venger son coéquipier, tué par un mec super louche (Ériq Ebouaney, super louche). Flanqué par la maîtresse du défunt collègue (Carice van Houten, super flanquée), il part alors à la recherche du meurtrier et plonge, au gré d’une enquête le baladant de la Scandinavie à l’Espagne, au cœur d’une Europe menacée par, tenez-vous bien… LE TERRORISME!

Il y a bien sûr quelque chose de téméraire dans cette manière de s’avouer vaincu à Hollywood (la période post-Mission to Mars), de se perdre en Europe comme dans un no man’s land pour traiter de sujets de société aussi anti-Hollywoodiens avec l’ambiguïté afférente (soit dans Domino, traduire notre voyeurisme, partager le point de vue des terroristes). Mais ce qui frappe, c’est l’ambition immense et les moyens pauvres pour y accéder. Aucune transcendance d’un tel sujet n’est possible avec une narration aussi clichetonneuse et un traitement visuel aussi exsangue; et, au thriller promis, on a droit à un pudding européen aussi rapidement épuisant qu’un débat entre éditorialistes sur BFMTV sur la question du terrorisme-keskonfait, avec un peu d’action molle (les longs trajets en voiture faisant office de courses-poursuites) et beaucoup d’humour (involontaire?).

Certes, deux trois autocitations parsemées donneront de la chair à théorie aux cinéphiles (Ah, un split-screen, un drone, c’est une réflexion sur les images! Oh, les marches comme dans Les incorruptibles qui citait déjà Le Cuirassé Potemkine! Tiens, la réorchestration par Pino Donaggio du Boléro de Ravel comme celle de Ryūichi Sakamoto dans l’intro de Femme Fatale sauf que cette fois, c’est situé à la fin comme dans Les uns et les autres de Claude Lelouch! Et pis, tous ces clins d’yeux Hitchcockiens quand même!) pour maquiller le fond très JCVD de l’affaire. Mais contrairement à ce qui se produisait mettons dans Redacted, De Palma ne croit plus du tout en ses plans, ni au pouvoir de ses images, encore moins à ses mises en scène. Impossible donc de garder son sérieux face à ces méchants de pacotilles (mention au terroriste grimé en distributeur de cannettes!) et à ces acteurs adeptes de la paralysie faciale ou alors grimaçant comme aux pires heures du muet – on les imagine bien croisant les doigts hors-champ, priant pour que le maniériste arrange tout en post-prod, avant de se rendre compte que le monteur Bill Pankow s’en était chargé, à la truelle.

Ajoutons in fine qu’être hors du système n’est pas une excuse pour faire des âneries cyniques et n’empêche pas de faire des films très économes, très simples, très complexes et très beaux: First Reformed de Paul Schrader en est la preuve la plus probante.

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