« Queer » de Luca Guadagnino : un songe fiévreux avec Daniel Craig dans le rôle de sa vie qui nous divise

LES ETOILES DE LA REDAC

Morgan Bizet
Lucie Chiquer
Romain Le Vern
Jérémie Marchetti
Gérard Delorme

Queer de Luca Guadagnino sort en salles ce mercredi et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il nous divise, entre ceux qui adhèrent et ceux qui rejettent en bloc. Voici deux avis sur ce long métrage controversé pour vous donner envie de vous faire le vôtre.

Histoire: Inspiré des propres errances de son auteur William S. Burroughs et de sa relation avec Adelbert Lewis Marker, Queer divague au gré des ambulations homosexuelles de William Lee, un cinquantenaire torturé et addict à l’héroïne, dans les bars gay du Mexico des années 50. Un soir, au coin d’une rue, il pose son regard sur un jeune adonis nommé Eugene Allerton. Il ne le quittera plus des yeux : envoûté, Lee le poursuit avec une agressivité lascive sans même savoir si ses sentiments seront partagés.

POINT DE VUE DE MORGAN BIZET
Adapter William S. Burroughs n’est pas une mince affaire. Pour preuve, avant Queer, l’écrivain emblématique de la Beat Generation n’a que très rarement été porté à l’écran – on se souvient, en 1993, du Le Festin nu de David Cronenberg. Le verbe étrange, viral comme une maladie, de l’américain, ses récits paranoïaques, subversifs, sous emprise du désir ou de la drogue, ne sont pas de ceux qui se laissent facilement apprivoiser par une caméra. S’approprier Queer, Luca Guadagnino en rêvait, bien avant d’être cinéaste, dès l’âge de 17 ans lors de son premier contact avec l’ouvrage.

Il aura fallu 35 ans et près de 10 films pour que son vœu s’accomplisse. Entre-temps, l’italien s’est imposé comme un réalisateur-styliste et cinéphile, refaisant les films qu’il aime, comme La Piscine (A Bigger Splash) ou Suspiria, ou bien en travaillant avec ses héros, comme avec James Ivory pour Call Me By Your Name. Fasciné par le beau plus que de raison, le cinéma de Guadagnino en est également tributaire. D’où l’impression d’être souvent confronté à des films en papier glacé, presque des accessoires de mode avant d’être des films.

Avec Queer, se posait la question de savoir si Guadagnino allait se salir un peu au contact de William Lee, l’avatar de Burroughs, personnage d’Américain exilé en Amérique latine, ordurier, égocentrique, raciste et pervers. Or, le film élude magistralement cet obstacle. Du livre, le cinéaste en garde l’essence même du terme « queer » selon son auteur, soit un état de décalage par rapport au monde, d’y être totalement étranger, sans jamais faire de Lee un personnage complètement antipathique. D’aucuns critiqueront cette édulcoration du court roman, mais Guadagnino creuse son propre sillon pour faire de son Queer un mélodrame bouleversant sur l’absence de synchronicité entre le désir et les sentiments.

On retrouve donc William Lee à Mexico, en chasse dans les différents bars de la ville. Il jette son dévolu sur Eugene Allerton, jeune éphèbe, qui finit par céder à la tentation de la chair, avant d’accompagner l’extravagant écrivain en Amérique du Sud dans sa quête du mythique Yagé, mystérieuse drogue censée conférer des pouvoirs télépathiques. Le film est scindé en trois parties inégales, plus ou moins comme le roman. Si le premier acte peut surprendre, succession de dragues foireuses, d’échanges sous substance et de moments charnels ponctués par les angoisses, rêves et errances de Lee (Daniel Craig dans le rôle de sa vie) dans un Mexico en carton-pâte, c’est aussi la partie la plus aboutie du film.

Dès la première rencontre entre le chasseur et sa proie, sur fond d’un anachronique Come As You Are de Nirvana, le ton est donné : Queer sera un film d’artifices. Mélange de maquettes et de décors en studio (à la Cinecittà de Rome), le Mexico du film est à l’image de celui du livre, une ville mentale, patchwork de lieux véritables et imaginaires issus de l’esprit de Burroughs. La sublime lumière de Sayombhu Mukdeeprom (chef opérateur de Weerasethakul, Gomes et Shyamalan ; fidèle de Guadagnino depuis Call Me By Your Name) accentue l’irréalité du film, au même titre que les surimpressions, et nous rappelle, à chaque instant, que nous sommes dans un récit intérieur. Cette première partie culmine dans deux séquences qui s’opposent : le premier coït entre Lee et Allerton, baigné par la musique badalamentienne de Trent Reznor et Atticus Ross ; la prise d’héroïne en temps réel d’un Lee malade de solitude et d’amour sur le Leave Me Alone de New Order.

Peu importe si Queer perd en puissance dès que le duo part en quête du Yagé et affronte l’addiction de Lee, jusqu’à une séquence aussi belle que vaine, typique du cinéma de Guadagnino (un trip comme une danse contemporaine sensuelle, seul moment où Lee et Allerton sont synchronisés). Guadagnino a su embrasser toute l’intériorité et l’artificialité du style Burroughsien dans sa mise en scène tout en se livrant à son film le plus personnel. Soit le film d’un homme gay de plus de 50 ans qui appréhende le passage du temps sur son corps, envisage la finitude du désir que les autres peuvent éprouver pour lui, et entame une vie plus proche du déclin que de son apogée. M.B.

POINT DE VUE DE LUCIE CHIQUER
Luca Guadagnino n’est certainement pas le premier à avoir lorgné sur ce roman de Burroughs (Steve Buscemi avait le projet d’en réaliser le film au début des années 2010), mais le seul à être parvenu à l’adapter à l’écran. L’occasion pour lui de rebrousser chemin vers des thèmes qui lui sont chers, puisque formellement intrinsèques à son premier grand succès Call me by your name : une romance homosexuelle qui se déploie sous le brûlant soleil d’été, entre deux hommes d’âge différent, l’un totalement épris et l’autre excessivement détaché. Dans Queer, Lee (Daniel Craig) est perdant. Désœuvré, un poil pathétique, et trop drogué pour avoir les idées claires, il s’éprend de manière obsessionnelle d’Eugene (Drew Starkey), homme évanescent à l’implication fluctuante qui lui rappelle une lointaine jeunesse. Mais désire-t-il être avec lui, ou être lui ? Si seulement le récit avait su être aussi fascinant que le magnétisme des deux acteurs qui s’abandonnent à cette question… Car bien que Guadagnino filme admirablement les peaux veloutées de leurs corps qui se confondent, jambes enchevêtrées et bras entrelacés, les amants se tournent autour durant les deux premiers chapitres du film sans jamais véritablement s’apprivoiser au-delà du côté charnel. Mais de la langueur à l’ennui, il n’y a qu’un pas.

On croit donc y être insensible, puis Queer révèle sa splendeur dans ses 50 dernières minutes lors de son ultime chapitre et de l’épilogue qui le suit. Lee et Eugene quittent le décor en papier mâché de Mexico pour la faune pittoresque de la forêt amazonienne à la recherche du yagé, une drogue hallucinogène qui les amène à pratiquer un rituel mystique. Leur vagabondage jusqu’ici onirique par intermittence s’enfonce dans un surréalisme ardent alors que Guadagnino signe une impressionnante séquence chorégraphiée, qui doit beaucoup à la déchirante musique de Trent Reznor et Atticus Ross. De là, tout n’est qu’affliction, beauté et symbolisme. Mais cette finalité mérite-t-elle de subir les deux premiers tiers de Queer que Guadagnino étire en longueur ? Rien que pour le goût mielleux qu’elle laisse en bouche, sans doute que oui. L.C.

26 février 2025 en salle | 2h 16min | Comédie dramatique
De Luca Guadagnino | Par Justin Kuritzkes
Avec Daniel Craig, Drew Starkey, Jason Schwartzman
Queer de Luca Guadagnino sort en salles ce mercredi et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il nous divise, entre ceux qui adhèrent et ceux qui rejettent en bloc. Voici deux avis sur ce long métrage controversé pour vous donner envie de vous faire le vôtre."Queer" de Luca Guadagnino : un songe fiévreux avec Daniel Craig dans le rôle de sa vie qui nous divise
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