Que retenir de 2023 au cinéma? Les réponses de Gaspar Noé, Bertrand Bonello, Rebecca Zlotowski, Arthur Harari, Yann Gonzalez…

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Comme chaque année, nous avons demandé à des personnalités du monde du cinéma LE(s) film(s) qu’elles retiennent de 2023. Voici leurs choix, à lire avant et après le réveillon.

Luc Battiston (réalisateur)
Films chaos 2023: Le règne animal de Thomas Cailley + Circus Maximus de Travis Scott, Gaspar Noé, Nicolas Winding-Refn & Harmony Korine + moyen-métrage coup de coeur J’ai vu le visage du diable de Julia Kowalski.
Films de patrimoine chaos redécouverts cette année (pour la 40eme fois): Paris is burning de Jennie Livingston (1991) et Bug de William Friedkin (2006)

Frank Beauvais (réalisateur)
La nouveauté chaos: Good Boy de Viljar Bøe

Film de patrimoine chaos: American Pop de Ralph Bakshi (1981)

Bertrand Bonello (réalisateur)
Film chaos de l’année: un court-métrage qui s’appelle La mécanique des fluides, de Gala Hernández López (2022)
Film de répertoire chaos découvert: Le grand amour de Pierre Étaix (1969).

Antoinette Boulat (réalisatrice)
Film chaos de 2023: Reality de Tina Satter
Reprise chaos: Guerre et Paix de Sergueï Bondartchouk (1965)

Émilie Brisavoine (réalisatrice)
Il parait que quand on meurt, on voit un film de sa vie défiler avec les meilleurs rushs. Si je devais faire un petit ours de la presque-feu 2023, de mémoire je mettrais pêle mêle…
Le chant d’Annkrist dans Le Gang des bois du temple de Rabah Ameur-Zaïmeche: «Qui me chantera la beauté du jour? L’amour n’a pas besoin d’esclaves mais de volontaires. Il suffit d’avoir la peau suave et des nerfs de fer…». Mais aussi Le Prince qui enlève sa cape et mouille la chemise sur scène.
Un ado scotché à un arbre dans Juniors d’Hugo P .Thomas.
Le regard de la petite-fille née en prison des Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania. Certainement l’image la plus chaos de l’année pour moi.
Les amoureux magiques de Wissam Charaf errant bras dessus, bras dessous (d’acier) dans un Liban si Dirty Difficult Dangerous.
Moins glamour, mais tout aussi burlesque, Sophie Letourneur et Philippe Katerine traînant en Sicile et offrant la plus belle scène d’amour de l’année dans Voyages en Italie.
La palme de la meilleure scène de ménage pour Sandra Hüller/Samuel Theis dans Anatomie d’une chute de Justine Triet. Mais aussi pour Anatomie d’un rapport (1974) de Luc Moullet et Antonietta Pizzorno, découvert cette année au festival Entrevue, tellement génial.
La bromance la plus tordue et émouvante de l’année entre Raphaël Quenard et Anthony Bajon dans Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand.
Un oiseau vénère qui apprend à voler, Tom Mercier dans Le Règne animal de Thomas Cailley.
Des Sages-Femmes de Léa Fenher, qui courent et ravalent leurs cystites, au bout de leurs vies de donner la vie.
Sirocco, le terrible mage, maître des vents et des tempêtes se dilapidant et offrant son souffle de vie dans le sublime film d’animation Sirocco et le royaume des courants d’air de Benoît Chieux.
Mona Achache enlevant son pull pour le mettre sur les épaules de sa mère à la fin de Little Girl Blue.
Tout Babi Yar. Contexte de Sergei Loznitsa (2021), découvert en 2023 et qui reste le film qui m’a le plus marquée cette année.
Une adolescente se faisant exorciser en Pologne dans J’ai vu le visage du diable de Julia Kowalski
Les plus beaux amoureux du monde dans Classified People de Yolande Zauberman (1987)
Valérie Mairesse chantant dans L’une chante, l’autre pas d’Agnès Varda (1977)

Stéphan Castang (réalisateur)
Films chaos de l’année 23: Beau is afraid d’Ari Aster et Le règne animal de Thomas Cailley
Un film chaos découvert cette année: La clepsydre, film de Wojciech Has de 1973. Film difficile à raconter: film-monde, insolite, étrange, constamment en mutation et dont les images ne cessent de nous travailler. La clepsydre est une horloge à eau qu’utilisaient les Égyptiens, les Grecs antiques ou les Amérindiens. Ici, il s’agit du voyage initiatique d’un homme: Jozef. Il vient rendre visite à son père dans un sanatorium. Un lieu où le temps ne cesse de reculer. Film hybride jouant sans cesse avec les codes narratifs, temporels, La clepsydre est une espèce de cabinet de curiosités qui mêlent les époques et les souvenirs. Primé à Cannes mais très mal accueilli à sa sortie apparemment, c’est une pure expérience de spectateur à découvrir absolument. On songe à Lynch mais également à Ophüls tant le cinéma de Wojciech Has est à la fois délicat et en mouvement.

Antoine Desrosières (réalisateur)
Le film que j’aurais aimé écrire – mais pas avec le même final – c’est Dream Scenario de Kristoffer Borgli (2023). Désolé du spoil: c’est l’inconscient du héros qui devient l’inconscient collectif. Ça m’a inspiré l’idée que le point commun entre le rêve et le désir, c’est qu’on n’en n’est ni responsable, ni irresponsable. On ne peut pas le diriger comme on dirige son bras ou sa jambe. Mais on ne peut pas dire non plus «je n’y suis pour rien». Ça m’a donné envie de faire un film qui soit au désir ce que celui-là est au rêve. J’aime les films qui me donnent envie d’en imaginer d’autres.

Abbas Fahdel (réalisateur)
Vivant dans un petit village du Liban-Sud, je n’ai malheureusement pas eu accès aux nouveaux films des cinéastes que j’admire tels que Victor Erice, Radu Jude, Nuri Bilge Ceylan et Wang Bing. Parmi les films que j’ai réussi à voir lors de festivals, un film se détache particulièrement en tant que véritable proposition cinématographique, et c’est donc mon film chaos de 2023: Trenque Lauquen de Laura Citarella.
Ma découverte patrimoine chaos: Beyrouth, la rencontre de Borhane Alaouié (1981), une œuvre passionnante hantée par la guerre, et donc toujours d’actualité.

Jean-Charles Fitoussi (réalisateur)
Chaos 2023: Knock at the Cabin de Night M. Shyamalan
Film de patrimoine Chaos redécouvert: Aïe de Sophie Fillières (2000)
Tous deux sur l’impensable et la croyance: c’est crédible parce que c’est inepte, c’est certain parce que c’est impossible.

Yann Gonzalez (réalisateur)

Lucile Hadzihalilovic (réalisatrice)
Le film chaos de l’année: La zone d’intérêt de Jonathan Glazer
La découverte: La créature de Eloy de la Iglesia

Arthur Harari (réalisateur)
Mon film de l’année est une BD: Blood of the virgin de Sammy Harkham!
Et le film chaos découvert cette année: Nothing But a Man de Michael Roemer (1964).

Tom Harari (chef-opérateur)
Top chaos des films découverts en 2023 (dans le désordre) :
Martin de George A. Romero (1978)
Hair de Miloš Forman (1979)
Dirty, Difficult, Dangerous de Wissam Charaf
Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola (1976)
Star Wars épisodes 1,2,3 de George Lucas
Classified people de Yolande Zauberman (1987)
Sages-femmes de Léa Fehner
After d’Anthony Lapia
Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan
Astrakan de David Depesseville
Ce plaisir qu’on dit charnel (Carnal Knowledge) de Mike Nichols (1971)

Noël Herpe (écrivain)
Film chaos de 2023: Des garçons de province, de Gaël Lépingle.
Un film qui « donne à voir des microcosmes de la France d’aujourd’hui. Aires de transit où ne souffle âme qui vive. Zones pavillonnaires, désertées par l’humain. Espaces culturels, où de maigres accrochages tiennent lieu d’évasion. C’est un monde sans dehors et sans limite, infiniment virtuel, où ne règne que la satisfaction des besoins matériels. Tout est possible, et rien n’arrive. Une fin de la terre qui n’aurait plus les mots, ni les formes, pour savoir qu’elle est la fin.
Internet, Dieu caché, règne sur ce monde-là. On imagine les gens, derrière leurs volets, tapis dans leur tanière, et passant leurs journées à se perdre dans les méandres de la toile. On découvre un jeune homme, bien de son temps, s’abîmant dans la fouille interminable des archives d’un ordinateur, qui comblent son voyeurisme autant que ses préjugés moraux. Le cadre enferme les silhouettes dans une perpétuelle ligne de fuite, que matérialise, in extremis, le plan des deux voitures qui bifurquent. Pour recréer de l’Autre, revoici le travesti. A cette catégorie galvaudée (supplantée par des affirmations plus militantes), Lépingle rend ses lettres de noblesse. Celles, par exemple, du travesti Ancien Régime, sous l’œil d’un esthète vieillissant qui aime à photographier des garçons en pourpoint, collant, épée au côté et poing sur la hanche. C’est l’ultime épisode, puisque le récit s’articule comme une trilogie (à la manière du Plaisir de Max Ophuls, dont le troisième sketch s’intitulait justement « Le modèle »). Une scène fondatrice, délaissée, qui ne trouve plus personne pour la partager.
Le deuxième de ces garçons de province renverrait plutôt, pour sa part, au « masque » qui inaugurait le film d’Ophuls: saint patron de tous les travestis, lui qui se précipitait, aux lumières du Palais de la Danse, pour mieux rentrer dans l’ombre une fois démasqué. Le masque, ici, ce sont les talons hauts – qui suffisent à transformer un anonyme (le générique ne l’appelle pas autrement que le garçon en talons) en un personnage. Dans le no man’s land où il évolue, le seul fait de s’approprier un signe vestimentaire féminin lui vaut d’attirer les regards. Une scène se reconstitue, avec ses spectateurs, son acteur, ses entrées côté cour et ses sorties côté jardin. Parvenu au stade extrême de la désillusion, le réalisme cinématographique, à partir de rien, réinvente le droit de jouer une fiction.
On pourrait parler d’érotisme, que convoquent ces représentations insolites du corps masculin (en reléguant à l’arrière-plan la chair, qui reste triste). On reparlera de politique, car ces corps s’inscrivent dans la cité et en font bouger les lignes. Je m’en tiens à l’espace de la scène. C’est là que le récit commence, et qu’il finit. A l’instar de la « Maison Tellier » d’Ophuls, c’est un lieu circulaire, clos sur lui-même, en dehors duquel la réalité semble suspendue. Le garçon que fascinent les travestis, dans l’improbable boîte de nuit du début, se retrouvera bientôt aussi orphelin, et mélancolique, que Jean Gabin après le départ des femmes légères. Je n’ai pas aimé, dans un premier temps, que le travestissement drolatique revienne à la fin, comme par un coup invisible de baguette magique qui vient atténuer la noirceur du film. Peut-être faut-il, en permanence, reconstruire le costume déchiré du personnage, et la possibilité d’être un autre. Le travesti recommence. »

(Extrait de Travestissons-nous!, à paraître début mars chez Capricci.)
Les redécouvertes chaos de 2023: L’Homme tranquille de John Ford (1952), Un Américain bien tranquille de Joseph L. Mankiewicz (1958), Les Trafiquants du Dunbar (1951) et Sous le plus petit chapiteau du monde (1957) de Basil Dearden.

Thierry Jousse (critique de cinéma)
Film chaos de 2023 : un dyptique Marco Bellocchio, L’Enlèvement + Esterno Notte. L’expression même du chaos!
Trois films chaos découverts cette année: El Diputado d’Eloy De La Iglesia (1978), Kisapmata de Mike De Leon (1981), Night Tide de Curtis Harrington (1961).

Julia Kowalski (réalisatrice)
Le film chaos de 2023: Astrakan de David Depesseville
Un film ultra sensible, où tout se lit entre les lignes, se ressent plus que s’explique, avec un jeune acteur incroyable (Mirko Giannini). Tout est dans la retenue, autant dans la forme que dans la tête du petit Samuel. Et le film prend littéralement aux tripes lors de la grosse montée finale sur l’Agnus Dei de Bach. Un cinéma à la fois aride, poétique, d’une grande maîtrise, l’air de rien.
Découverte chaos de l’année: Black Moon de Louis Malle (1975)
Une guerre imaginaire et totalement visionnaire opposant les hommes aux femmes, une maison isolée avec une étrange vieille alitée, un frère et une sœur apparemment incestueux, un Shetland déguisé en licorne qui parle et fait des mauvais coups à la jeune héroïne aussi paumée que les spectateurs… Louis Malle signe un film complètement barré, à la fois surréaliste, post-apocalyptique et d’une liberté totale, ultra transgressif et pourtant totalement en prise avec le réel.

Margaux Lorier (productrice)
Film chaos de l’année: La Montagne de Thomas Salvador.
Un Parisien comme on en connaît mille décide de quitter une existence pâle pour vivre une expérience métaphysique au cœur d’une montagne merveilleuse. Il devient, littéralement, un illuminé et ça donne envie de le suivre! Les éléments de promo ne dévoilaient rien du cœur du film et je crois que c’est important de s’y tenir pour le découvrir avec un regard vierge.
J’ai aussi eu la chance de découvrir le film le plus chaos de tous les temps selon moi: Uccellacci e uccellini (plusieurs traductions du titre existent dont ma préférée: Des oiseaux, petits et gros) de l’empereur du chaos Pier Paolo Pasolini, sorti en 1966.
Ninetto, l’idiot du village et son père sont chargés de la mission divine, confiée par Saint François d’Assise à travers la parole d’un corbeau (un sous-titre précise « le corbeau est un intellectuel de gauche ») de communiquer avec les oiseaux pour les évangéliser. Une épopée hilarante et chaotique !
Mention spéciale au générique d’ouverture chanté se terminant par « En le produisant, il a risqué sa place: Alfredo Bini. En le réalisant, il a risqué sa réputation: Pier Paolo Pasolini ». Y’a-t-il eu un jour plus chaos?
Vive le chaos et qu’il continue de nourrir nos âmes en 2024!

Vincent Maraval (producteur/distributeur)
Mon film chaos de 2023: Mission: Impossible – Dead Reckoning Part One de Christopher McQuarrie
Ma découverte chaos de 2023: Frenzy d’Alfred Hitchcock

Vincent Mariette (réalisateur)
Film chaos de l’année 2023: je dirais Simple comme Sylvain car passion zoom et passion Magalie Lépine-Blondeau, auquel j’ajouterais la série The Curse car passion zoom et passion Emma Stone.
Pour le film de patrimoine, mon choix se porterat sur Modern Romance (1981) d’Albert Brooks, une comédie de remariage mi-drôle mi-dépressive dont j’ai entendu dire qu’elle aurait fait partie du corpus référence de Kubrick pour Eyes Wide Shut.

Gaspar Noé (réalisateur)
Mon film chaos préféré de 2023: La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer
Ma découverte patrimoine préférée: les deux premières heures de Napoléon (1927) d’Abel Gance (dans sa version Apollo de 7 heures que la Cinémathèque Française est en train de finir de restaurer pour juillet 2024).

Paul Rigoux (réalisateur)
Films chaos de 2023 (dans leur ordre de visionnage): Désordres de Cyril Schäublin / Jeunesse (Le Printemps) de Wang Bing / Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan / L’été dernier de Catherine Breillat / Fermer les yeux de Victor Erice
Les courts de l’année 2023 (dans leur ordre de visionnage): Paysage aux torchons de Valentine Guégan et Hugo Lemaire / Marinaleda de Louis Séguin / Pleure pas Gabriel de Mathilde Chavanne / Salut les Zins de Paul Nouhet / Un Pincement au cœur de Guillaume Brac
Découvertes chaos patrimoine (dans leur ordre de visionnage): Suzhou River de Lou Ye (2000) / Welfare de Frederick Wiseman (1975) / Paradis pour tous d’Alain Jessua (1982) / Kasaba de Nuri Bilge Ceylan (1997) / Happiness de Todd Solondz (1998)

Nicolas Saada (réalisateur)
Film chaos de 2023: Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese.
Reprises Chaos: Guerre et Paix de Sergueï Bondartchouk (1965) et Welfare de Frederick Wiseman (1973).

Juliette Saint-Sardos (réalisatrice)
2023 ayant été une année de recherche et d’écriture, j’ai la sensation d’avoir été beaucoup moins poreuse au cinéma contemporain que les années précédentes. Ou bien moins sensible aux propositions, peut-être. J’ai aimé beaucoup de choses, mais pas de moment de sidération notable (même si j’ai quelques titres à rattraper…).
Mention quand même à Arieh Worthalter dans Le Procès Goldman qui a un sacré air de Gian Maria Volonte en costume 70’, et au bleu d’Asteroïd City de Wes Anderson.
J’ai l’impression qu’on a peu parlé de Lynch/Oz d’Alexandre O. Philipp, donc j’en profite pour le citer. C’est un documentaire fabuleux pour les exégètes de Lynch, et pour tous les amoureux du cinéma américain. Je n’avais jamais réalisé à quel point tout Le Magicien d’Oz, de sa structure à ses réseaux de signes, traverse absolument tous les films hollywoodiens. C’est un peu leur texte fondateur. Avec ses gloses, ses interprétations, ses malentendus… Il est tellement présent dans l’inconscient que sans doute beaucoup de ses citations sont à peine voulues!
J’ai été beaucoup plus friande de cinéma de patrimoine, ayant un peu de retard à rattraper aussi! Et donc évidemment énormément de coups de cœur…
Pêle-mêle: Crash, Breaking the waves, Birth, Sombre, Hana-Bi, After Hours, tout Tarkovski, Network
Mais ma palme Chaos à moi c’est le Guerre et Paix de Sergueï Bondartchouk (1965). J’adore les fresques, je peux m’enfiler le Cléopâtre de Mankiewicz (1963) sans bouger, alors presque 7 heures de Russes timbrés en costume c’est que du bonheur. La troisième partie est pratiquement entièrement consacrée aux guerres napoléoniennes, je ne suis absolument pas le public de base, mais c’est … un transport? Tout est à tomber: la musique, les audaces de montage, la puissance de la lumière, le souffle romanesque… On passe d’un champ de bataille avec 120.000 figurants à une voix off qui nous révèle les pensées… d’un arbre.
Toute l’âme et la démesure de Tolstoï. Foncez, je vous assure: on ne s’ennuie pas une seconde.

Charles Tesson (critique de cinéma)
Navigators de Noah Teichner
Soit deux films en un, ou deux films projetés simultanément en double écran. Sur l’écran de droite, chaos politique de l’époque, l’Amérique qui, en 1919, peu après la révolution d’Octobre de 1917, prend peur en ses terres (la Red Scare) et expulse 249 anarchistes et activistes libertaires vers la Russie soviétique. Ces derniers se réjouissent à la perspective de rejoindre leur terre promise, leur Eden politique, s’attendant à être accueillis avec les honneurs, avant de déchanter très vite: emprisonnés, exécutés ou condamnés à l’exil. Sur l’écran de gauche, La croisière du Navigator (1924) de et avec Buster Keaton. Pourquoi donc? Parce que le navire sur lesquels les anarchistes ont été expulsés, le USAT Buford servira plus tard au tournage de La croisière du Navigator. Si cette expédition des anarchistes est documentée sur l’écran de droite (texte écrit, archives), elle n’est pas illustrée, faute d’avoir été filmée. Du coup, le film de Keaton, avec ce bateau qui a déjà servi, en d’autres circonstances, documente en creux les images manquantes au récit des anarchistes. Il devient, de manière insolite, inattendue, singulière, surréaliste («beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie»), son soutien imaginaire. Récit en parallèle, avec des situations à fort contraste (humour et gravité), dissonantes et parfois concordantes. Quand la fiction s’invite dans des documents, des témoignages, sous la forme d’un bateau ayant servi à deux reprises, d’abord avec des mots puis à travers des images, pour documenter l’Histoire et une histoire, celle d’un film.
Little Girl Blue de Mona Achache
Chaos à un autre échelle ici, familial et intime, avec une lignée de femmes, en lien avec les hommes et ce qu’elles ont subi en leur présence. Soit la grand-mère de la réalisatrice, Monique Lange (le cercle intellectuel et littéraire autour de Gallimard), sa mère, Carole Achache (mai 68 et après), qui a écrit un livre sur sa mère et qui est le point de départ du film (comprendre son suicide, y revenir sous la forme d’un film) et la réalisatrice, dans la tourmente ou «l’héritage» de ce que ces femmes ont vécu avec leurs histoires, arrivées jusqu’à elle, dont elle est la dépositaire. Pour ce faire, Mona Achache aménage un lieu singulier, qui tient à la fois du bureau de production (la réalisatrice y accueille l’actrice qui va jouer sa mère), du studio de cinéma (lieu de projection, aménageable, modulable) et de l’appartement, du côté de l’intime. Elle part de documents, visuels (photos) et surtout sonores, à partir d’enregistrements de la voix de sa mère, sur laquelle se greffe, s’accorde l’actrice qui l’interprète, Marion Cotillard dans une de ses meilleures compositions. Un très beau théâtre des matières, entre ce qui a été (archives visuelles et sonores) et ce qui advient, par la force du présent, par le jeu, celui des comédiens et du cinéma en tant que tel, lorsqu’on décide de miser sur lui sans remiser les archives dans la cave du souvenir, en faisant le pari de les mettre en lumière tout en faisant confiance au pouvoir du cinéma.
Pour ton mariage d’Oury Milshtein
Quand votre psychanalyste est devenu muet comme une tombe, au sens propre (voir la merveilleuse scène d’ouverture au Père Lachaise), on peut à la fois continuer de lui parler, assis cette fois-ci sur une tombe (la chaise!) et non allongé sur un divan, ou alors en faire un film pour se parler à soi-même et à l’autre, ce spectateur inconnu. Non pour en finir avec sa vie, mais pour finir ce film avec en toile de fond un constat d’évidence : n’avoir jamais terminé ce qui a été commencé, à savoir le film de son mariage, un court métrage d’école sur un peintre et un portrait filmé de son père, également peintre. Le film du mariage d’Oury Milshtein avec Jociah, la fille d’Enrico Macias, un mariage «mixte» en quelque sorte entre une sépharade et un ashkénaze, devient le point de départ du film: le spectateur le voit en même temps qu’il est montré à la première et à la deuxième femme du réalisateur et à leurs enfants respectifs avant d’être commenté par eux. Et d’autres archives familiales aussi, avec les images de la fille du réalisateur, Leah, avant d’être emportée par une leucémie à l’âge de 14 ans. Dans le film d’Oury Milshtein, on voit son nom au générique, crédité comme réalisateur, et dans son film, on voit le film court réalisé par sa fille, qui y a déposé son nom, créditée comme réalisatrice. La boucle est bouclée, faisant du film son écho et son écrin. Les images du passé sont des documents, parfois tragiques (Leah) ou terriblement drôles (le mariage) et le présent aussi, à l’image des scènes de repas en famille, filmées comme un documentaire, à travers ce que les visages expriment et témoignent, réagissent à ce qu’ils ont vu et ce qui a été dit. Avec finesse, intelligence, le film brouille la traditionnelle dichotomie entre le passé (documents, documentaires, archives) et le présent, dédié à la fiction, car le présent filmé continue la documentation du réel sous une autre forme. Et il le fait avec humour, tendresse, générosité, en refleurissant sa vie, marquée de blessures tragiques, comme on fleurit une tombe. Soit faire un film, entre documentaire et fiction, en dressant le bilan de sa vie comme on dresse une table. Et face à l’évidence du constat, en le disant avec des fleurs, par manque de pot.
Ce qui m’a le plus marqué à travers ces trois films et leur ligne commune, quelque peu tragique, à une vaste échelle (le destin des anarchistes russes) ou plus intime (le couple, la famille, la lignée maternelle), c’est ce nouveau théâtre des matières, entre document et fiction, à travers de nouvelles textures de films, belles, singulières, parfois drôles, émouvantes aussi. Ces réajustements singuliers et audacieux ont eu pour vertu de réenchanter le cinéma et ses possibles, en toute simplicité et élégance, sans chercher à faire du bruit.

Pascal-Alex Vincent (documentariste)
Trois films français chaos, chacun à leur manière: Conann de Bertrand Mandico, Mon crime de François Ozon et L’Été dernier de Catherine Breillat.
Du côté du cinéma de patrimoine, mention spéciale au polonais La Clepsydre de Wojciech Has, Prix du jury Cannes 1973, découvert au dernier Festival Lumière. Une succession de tableaux colorés dans un film qui déploie son propre univers onirique, générant à la fois ennui et stupéfaction. Une expérience chaos.
La vraie découverte de l’année reste l’inédit The appointment (1981, Lindsey C. Vickers), téléfilm anglais sidérant où une ado qui fait du violon tombe amoureuse de son papa et entre en dépression lorsque celui-ci lui annonce qu’il ne pourra pas assister à son concert de fin d’année. Le père doit se rendre à un mystérieux rendez-vous à l’autre bout de l’Angleterre, mais est poursuivi par une insistante meute de chiens, sorte de hounds of love qui auront raison de lui. Un film totalement anxiogène et dérangeant, sur une musique de Trevor Horn.
A propos de hounds of love, rappelons enfin qu’on a fêté les 30 ans de l’unique film de Kate Bush, The line, the cross and the curve (1993), projet destiné à accompagner la sortie de son album-hommage à Michael Powell, The Red shoes. Avec Miranda Richardson en sorcière sortie des enfers et le mime Lindsay Kemp en grand ordonnateur grimaçant, l’oeuvre, éclairée par le chef-op’ de Terry Gilliam, est un ratage qui, après quelques festivals, ne bénéficiera même pas d’une sortie en DVD. Mais le film a ses moments chaos, et puis bien sûr, est irradié par Kate Bush.

Rebecca Zlotowski (réalisatrice)
Films chaos de l’année: May December de Todd Haynes et Simple comme Sylvain de monia Chokri.
Films chaos de patrimoine ex æquo: Chilly Scenes of Winter de Joan Micklin Silver (1979) et L’Arriviste (Election) d’Alexander Payne (1999).
Film chaos classique instantané: Anatomie d’une chute de Justine Triet.

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