Que retenir de 2022? Les réponses de Bertrand Bonello, Yann Gonzalez, Arthur Harari, Nicolas Saada…

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Comme chaque année, nous avons demandé à des amis du chaos LE(s) film(s) qu’ils retiennent de 2022. Voici leurs choix.

Nicolas Anthomé (producteur)
Au petit jeu amusant et mensonger des palmarès, je retiens deux films (de meurtre), l’un de 2022 et l’autre de 1963 ressorti cette année: Bruno Reidal de Vincent Le Port et Le Feu follet de Louis Malle.
J’associe les deux parce que ce sont deux films littéraires et pour cette raison même deux films de cinéma. Je retiens d’abord la présence de la voix-off.
Le cinéma contemporain a peur de la voix-off, elle est souvent jugée comme un artifice commode et vieillot alors qu’elle peut donner au cinéma toute son ampleur, qu’elle peut porter le film vers une échelle qui est celle de la conscience humaine. Elle peut être l’incertain et l’impur dans l’expression, la forme d’une connaissance car il y a une manière de la langue, une manière bien corporelle, de restituer l’expérience humaine et de nous saisir d’un vertige.
La voix-off donne à la langue au cinéma une densité, elle ajoute, on peut risquer l’idée que la voix-off dit la chose deux fois: une fois comme information (« demain je me tue » déclare Alain en préambule du FF) et une deuxième fois comme un mystère, une chose incomplète à compléter alors que le dialogue est bien souvent pauvre de sa seule intention et s’accompagne du soupir de la chose entendue mille fois – cette manière toujours fausse de « sonner vrai » qui fait le malheur des comédiens. C’est pour cela qu’alors que les deux films ne cachent rien de leur programme final au spectateur, ils sont chargés d’une tension plus forte que la plupart des films criminels de profession.
De ces deux films qui sont des adaptations, peut-être que le plus récent est celui qui fait l’usage le plus fascinant de la voix-off, c’est un peu comme ce que décrivait Peter Handke utilisant les lettres de sa mère dans un roman (Le Malheur indifférent) en constatant que jamais un écrivain ne pourrait écrire quelque chose de si vrai et de si précis.
Vincent Le Port, en restituant le témoignage de Bruno Reidal, fait entendre cette phrase bouleversante qu’aucun scénariste n’aurait pu inventer : « Quoi que je fasse, les scènes de meurtre sont pour moi pleines de charme. »

Pauline Baduel (journaliste aux mille facettes)
Film chaos de l’année 2022, découvert sur Arte: le requiem de Werner Herzog Au cœur des volcans, sur le couple Krafft, épique et tragique. BO somptueuse.
Film chaos découvert en salle: Il Buco de Michelangelo Frammartino, un film où seuls les paysages parlent, les hommes se taisent. Une histoire de spéléologues dans l’Italie des années 60.
Merveille redécouverte avec Le Pont du Nord de Jacques Rivette, 40 ans après sa sortie, avec Bulle et Pascale Ogier. Paris givré et en chantier, une mère et une fille en errance…

Luc Battiston (cinéaste)
Films chaos de 2022:
Nos corps sont vos champs de bataille d’Isabelle Solas
Bruno Reidal de Vincent Le Port
Le lycéen de Christophe Honoré
Bowling Saturne de Patricia Mazuy

Frank Beauvais (cinéaste)
Film chaos de 2022: The Cathedral de Ricky d’Ambrose

Découverte: Ernesto (1979) de Salvatore Samperi

Bertrand Bonello (cinéaste)
Pleinement mobilisé par La Bête, BB nous a quand même cité deux films chaos qui l’ont marqué: Vortex de Gaspar Noé et Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre.

Antoinette Boulat (cinéaste)
Film chaos de 2022: impossible de choisir entre ces quatre expériences de cinéma: Eo de Jerzy Skolimowski, Pacifiction d’Albert Serra, Nope de Jordan Peele, Aucun ours de Jafar Panahi.
Film chaos découvert en 2022: La légende de Gösta Berling (1924) de Mauritz Stiller: un muet fou de 3 heures.

Charline Bourgeois-Tacquet (cinéaste)
Mon film (chaos mais aussi tout court) de l’année, c’est sans hésitation Eo. Le plus beau, le plus libre, le plus inattendu, le plus passionnant… et le plus bouleversant. J’ai pleuré de la trentième seconde à la dernière minute. Et ma découverte de l’année, c’est Jeanne Dielman (1976). Je l’ai vu en octobre, donc rien à voir avec le classement Sight and Sound qui n’était pas encore paru. Ça faisait des années que ce film me faisait peur, j’imaginais que c’était une représentation terrorisante de la dépression, de l’angoisse métaphysique et d’un sentiment de vacuité qui empêche de vivre. Bon, c’est un peu ça, mais c’est surtout un immense objet de cinéma, d’une intelligence éblouissante. Ce n’est qu’après l’avoir vu que j’ai découvert que Chantal Akerman l’avait fait à vingt-cinq ans et je ne m’en remets pas. Il y a une telle assurance, une telle puissance derrière ce film… Après l’avoir vu, j’y ai pensé chaque jour pendant des semaines, avec l’envie taraudante de le revoir tout de suite (mais je n’ai pas eu le temps de le faire encore). J’ai appelé tous les gens qui comptent pour moi et je leur ai dit de regarder ce film sans attendre, et en allant jusqu’au bout.

Stéphan Castang (cinéaste)
Le film chaos de 2022: Pacifiction – tourment sur les îles d’Albert Serra.
Un vieux film chaos redécouvert cette année et qu’il faut voir absolument pour le malaise qu’il distille: Open seasons (1974) de Peter Collinson, un film de chasse à l’homme et à la femme où trois amis chasseurs et vétérans de la guerre du Vietnam enlèvent un couple illégitime pour leurs plaisirs… Bien plus qu’un survival, ou un rape and revenge, Open seasons frappe par la rage qui l’anime dès la première séquence et l’inconfort que nous ressentons tout au long du film…

Antoine Desrosières (cinéaste)
Film chaos de l’année: sans négociation, Notre histoire de Vincent Dietschy. En vrai, je ne l’ai pas encore vu. Car il revendique le fait de n’être projeté que dans un cinéma à la fois pendant dix ans. À un moment, Vincent parlait de le remonter entre chaque séance. En tout cas, ce film est riche d’une possibilité d’affirmer et de revendiquer un cinéma décidé par son auteur. Car le drame des cinéastes dont je suis – c’est-à-dire ceux qui n’ont pas l’heur d’avoir fait des entrées, est que ce n’est pas nous qui décidons des films que nous faisons. Sauf si on s’extrait de tout. Merci, Vincent, de l’expérience.
Redécouverte de l’année: Shortbus de John Cameron Mitchell, vu à sa sortie en 2006 et redécouvert à la rétro à la Cinémathèque cette année. Pas une ride au cul. Le premier film sexpositif, autrement dit dans lequel la sexualité explicite est là non pas pour exciter, mais pour raconter une histoire, où ses aléas ne sont pas niés, mais où elle est présentée comme épanouissante et heureuse en dehors de toute morale. Encore un film difficile à imaginer dans l’économie du cinéma français. Voire mondial.

Jean-Pierre Dionnet (bible cinéphile)
Film chaos de 2022: Elvis de Baz Luhrmann => un film monde dont j’attends la version longue. Dommage qu’il n’ait pas su que quand il était en Allemagne, militaire, Elvis a aussi absorbé la variété italienne. Ceci dit Baz Luhrmann m’a dit qu’il avait déjà trop d’infos, qui seront dans la version de quatre heures.
Découverte chaos de 2022: Les magnats du pouvoir/Winter Kills (1979) de William Richert => La meilleure explication de l’assassinat de Kennedy pour John Huston qui joue dedans: quand un des membres d’une des 7 familles a un problème dans la sienne, c’est à lui de le régler.

Dimitri Doré (acteur)

Abbas Fahdel (cinéaste)
Film chaos de 2022: l’intransigeant, l’entier et fondamental Vitalina Varela de Pedro Costa.
Découverte: le picaresque, incisif et malicieux Aferim! (2015), de Radu Jude.

Jean-Charles Fitoussi (cinéaste)
Mon film chaos 2022 est: Incroyable mais vrai (pour sa première moitié). Je serais en fait tenté de prendre deux moitiés (ce qui ferait un): la première d’Incroyable mais vrai et la seconde de Viens je t’emmène (mais pour ce film, le long-métrage de Guiraudie que je préfère, j’aime les deux moitiés).
Film de patrimoine chaos: ça arrive…

Yann Gonzalez (cinéaste)
Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux. Mention spéciale pour Mars Exalté de Jean-Sébastien Chauvin.

Arthur Harari (cinéaste)
Armageddon Time de James Gray pour 2022 et A Brighter summer day (1991) d’Edward Yang pour l’éternité! Les deux films ont plus en commun que ce qu’on pourrait d’ailleurs croire: le lien au grand rêve de transparence classique, l’évocation élégiaque et cruelle de l’adolescence perdue, le rapport violent à l’histoire, l’identité introuvable de l’enfant presque déjà adulte face à la brutalité du monde social… et même le rapport à la pop culture.

Noël Herpe (cinéaste-acteur-critique-enseignant-historien-du-cinoche)
Film chaos de 2022: la série Irma Vep d‘Olivier Assayas.
Découverte chaos de 2022: Triple Echo (1972) de Michael Apted, avec Glenda Jackson et Oliver Reed.

Thierry Jousse (critique et cinéaste)
Palme chaos 2022 divisée en 4: Irma VepEoPacifictionBruno Reidal. 4 films qui m’ont fasciné par leur art du désordre organisé.
Découvertes chaos de 2022: à égalité, L’Ange rouge de Yasuzo Masumura (1966) et Sans retour de Walter Hill (1981), deux grands films de guerre, parfaitement adaptés à notre époque.

Vincent Mariette (cinéaste)
Babysitter de Monia Chokri pour cette année et Seconds (L’Opération Diabolique en français) de John Frankenheimer (1964) pour la découverte.

Simon Rieth (cinéaste)
Film chaos de 2022: Enquête sur un scandale d’état de Thierry De Peretti
Film chaos de patrimoine: Ordet (1955) de Carl Theodor Dreyer

Paul Rigoux (cinéaste)
2022 a été – évidemment – une belle année chaotique au cinéma (existera-t-il encore une année non chaotique?). Du chaos pur dans la violence du Bowling Saturne de Patricia Mazuy ou la comédie de voisinage d’Alain Guiraudie (Viens je t’emmène) ; du chaos plus diffus (et presque plus inquiétant?) dans l’observation de notre jeunesse confuse entre la révolte et les Zoom (Jonás Trueba – Qui à part nous?).
Ma Palme du chaos 2022 revient quand même à Pacifiction – Tourment sur les îles d’Albert Serra: Benoît Magimel/ De Roller (meilleur nom de personnage de 2022) qui fait du jet-ski en costume blanc en lin, rien de plus chaos que ce grand film paranoïaque qui me rappelle par endroits (Bang Bang Bar/Paradise Night) l’étrangeté de Twin Peaks – sommet du chaos.
Sinon, j’ai enfin rencontré Jacques Rozier Du côté d’Orouët (fasciné), Catherine Breillat (Abus de faiblesse – sidéré) et le Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson (terrifié).

Nicolas Saada (cinéaste)
Le synopsis chaos de cette année 2022 (à vous de repérer les films):
Un cinéaste iranien exilé dans un village tourne un film clandestin pendant qu’un diplomate français outre-mer sombre dans la paranoïa.
Pendant ce temps-là, un âne abandonné traverse l’Europe à la recherche de son maître, sous un nuage menaçant qui se déplacera jusque dans l’Ouest américain.
Aux États-Unis, quelques décennies plus tôt, dans les années 70, deux adolescents tombent amoureux, et, à Las Vegas, Elvis Presley est séquestré par son manager.
Pas loin de là, une équipe de porno amateur tourne un film qui vire au cauchemar.
Découverte chaos de cette année: les polars étranges d’Arne Mattson, le Hitchcock suédois, Caïn et Abel (1982) et Bayan Ko (1984) de Lino Brocka, Demon Slayer de Haruo Sotozaki (film et série), et Anima, la dernière installation de Laurent Grasso au couvent des Bernardins.
Redécouverte: Kurosawa à la Cinémathèque, toujours aussi beau.
Eternally Chaos: John Carpenter, dont j’ai re-re-re-vu quatre films d’affilée (Starman, The Thing, Escape from New York et Christine).

Juliette Saint-Sardos (cinéaste)
Film chaos de 2022: Pacifiction d’Albert Serra. Je ne vais pas être la seule sur ce coup je pense. J’ai dû reprogrammer mon cerveau sur les prises de la saison 3 de Twin Peaks, mais une fois les paramètres en place, ça a été la séance la plus impressionnante de l’année. Vous savez, ce genre de séance où on en sort avec le vertige et une sensation de digestion?
Découverte chaos: Une vraie jeune fille (1976) de Catherine Breillat. Pas vraiment étonnée qu’il ait longtemps été caché sur les chaînes du câble. Je ne sais toujours pas quoi en penser, je pense que le film serait impossible aujourd’hui. Mais ce naturel de sale gosse découvrant sa sexualité, c’est désarmant.

Charles Tesson (critique)
Film chaos de 2022: Bruno Reidal de Vincent Le Port
Chaos sombre. Désordre intérieur, à partir d’un viol (un berger qui oblige un petit pâtre à le masturber) qui ouvre le jeune homme à un continent noir, celui de la sexualité et du crime. Soit une frénétique jouissance en solitaire (masturbation) comme substitution à l’irrépressible pulsion criminelle ou qui au contraire y conduit, l’accélère dans l’espoir vain par le crime d’y mettre fin. Continent noir, d’un noir d’encre, d’où le jeune homme, par l’écriture, va tenter d’y voir plus clair afin de mettre de l’ordre à tout cela et d’y trouver une raison. Sauf que l’Église, en son dogme, qui condamne le suicide dont il ne peut offrir le pardon (Dieu a donné la vie) suggère en douce que le crime, en cas de repentir sincère (la «Felix Culpa», «L’heureuse faute» dont parle Saint Augustin) peut être pardonné. Autre chaos qui ouvre Bruno Reidal à cette voie (voix) maudite. Fort, exceptionnel, Bruno Reidal est un film difficile à apprivoiser et à adopter. Il peut en revanche devenir le compagnon de route de notre chaos intérieur, à condition d’accepter que le cinéma soit toujours à nos côtés pour qu’il nous permette d’y voir plus clair, qu’il fasse la lumière tout en sachant qu’on n’en verra jamais le jour. A ce titre, Bruno Reidal est un film précieux, unique, inégalé.
PS: Autre grand film chaos 2022, Plumes (Égypte) de Omar El Zohairy, où on se dit qu’il faut parfois avoir le culot de raconter une histoire abracadabrante, proprement insensée, afin de voir le monde à l’endroit et au bon endroit.
Découverte chaos de 2022: Frisson / Will Your Heart Beat Faster? (1980, Mike De Leon)
Vu à l’Étrange festival puis au festival des Trois Continents.
Chaos joyeux, réjouissant, sur le ton de la farce au grotesque décapant. Soit des trafiquants japonais, plutôt branquignols, qui veulent récupérer une cassette contenant de la drogue, convoitée également par des Chinois. Une joyeuse bande de quatre jeunes philippins (deux garçons, deux filles) vont semer une belle pagaille, qui s’achève dans un couvent de religieuses servant de couverture au trafic. Final grandiose, joliment iconoclaste (sœur supérieure Piggy et ses chants religieux avec danse en bas résille) qui bascule dans un opéra rock furieux, à rendre jaloux Jim Sharman (The Rocky Horror Picture Show). Sous la comédie, la satire, tout d’abord de la religion : la super-hostie, l’opium du peuple, au sens propre et la religion comme drogue ultime (la terre promise d’un paradis bien artificiel). Politique ensuite, avec le Japon à la pointe de la technologie et les Philippines à la base (main-d’œuvre) avec ses dirigeants soumis et vendus et sa justice quelque peu aléatoire : voir le final, à l’image de l’ouverture, savoureux, avec Wagner condamné 100 ans et 5 jours, peine réduite en appel à 5 jours!!!!

Pascal-Alex Vincent (cinéaste et enseignant)
Film chaos 2022: Le très agressif The Sadness de Rob Jabbaz joue les gros bras chaos, mais bien plus chaos est X de Ti West et sa bande de jeunes adultes bambochards qui se fait embusquer par des seniors rageux d’être trop vieux. La sidérante Mia Goth évoque l’intégralité du cinéma des années 70 à elle toute seule, dans un film ultra-référencé, qui nous annonce que la fête est bientôt finie. Jenna Ortega, Kid Cudi en acteur porno, une chanson de Fleetwood Mac, un gros crocodile et un gros zizi achèvent de rendre tout ça vraiment chaos.
Découverte chaos 2022: L’Ange rouge (Yasuzō Masumura, 1966). Sur le front, une infirmière jouée par la star 60’s Ayako Wakao est prise dans une tourmente charnelle et sentimentale au milieu des corps qu’elle soigne et qu’elle soulage comme elle peut. Masumura/Wakao, le grand duo chaos du cinéma japonais.

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