[PUNISHMENT PARK] Peter Watkins, 1971

Peter Watkins est un anarchiste. Pas une métaphore, pas un adjectif de circonstance glissé dans une bio de presse pour faire rebelle à bon marché. Un vrai, secondo me, qui croit que l’État est un gang armé avec un drapeau et que les médias sont son service communication. Britannique exilé volontaire, il avait déjà réussi à se faire censurer par la BBC pendant près de vingt ans pour The War Game, un documentaire fictif sur un bombardement nucléaire de Londres que la chaîne jugea trop réaliste pour le grand public, comprendre : trop honnête pour ses commanditaires. Alors, en 1970, Watkins traverse l’Atlantique avec 50 000 dollars en poche, moins que le budget catering d’un film hollywoodien moyen, et tourne dans le désert de San Bernardino ce qui restera probablement le film politique le plus inconfortable jamais réalisé en langue anglaise.

Le dispositif de Punishment Park est d’une élégance monstrueuse. Nous sommes en 1971, Nixon est président, le Vietnam s’enlise, et la loi McCarran (votée en 1950), dans la grande tradition paranoïaque américaine, permet d’interner sans procès quiconque est jugé menaçant pour la sécurité intérieure. Watkins imagine Nixon l’activer. Des dissidents, militants antiracistes, féministes, objecteurs de conscience, communistes de campus, sont arrêtés et placés devant des tribunaux d’urgence. Le choix proposé : plusieurs années de prison, ou trois jours dans le « Punishment Park ». Traverser quatre-vingt-cinq kilomètres de désert californien sans eau ni nourriture pour atteindre un drapeau américain, pendant que la police et la Garde nationale les chassent à vue. Deux équipes de télévision, l’une britannique, l’autre ouest-allemande, filment tout. C’est évidemment truqué. Personne n’atteint jamais le drapeau. C’est le principe.

Tourné caméra portée avec des acteurs majoritairement non professionnels, à qui Watkins laissait improviser leurs dialogues, le film fonctionne comme un documentaire suffisamment convaincant pour que la question de savoir où s’arrête la fiction ne se pose jamais vraiment. À un moment, les participants s’identifièrent si complètement à la situation que les victimes lancèrent de vraies pierres sur leurs poursuivants, l’un d’eux ripostant en tirant. Ce qui se passe dans les scènes de tribunal (des activistes noirs, blancs, femmes, qui retournent les accusations contre leurs juges en direct) n’est pas du cinéma politique au sens où l’entend un Godard, cerveau d’abord et pellicule ensuite. C’est de la rage articulée, de la sueur vraie, de la chaleur qui fait trembler l’image.

Le film reste à peine quatre jours à l’affiche avant d’être retiré suite à des critiques assassines et à la crainte des exploitants de voir des actes de violence se manifester lors des séances. En France, il sort en 1973 assorti d’une interdiction aux moins de dix-huit ans pour « incitation à la violence ». On accuse Watkins d’être communiste. Lui, l’anarchiste, ce qui prouve que ses détracteurs n’ont vu que la première moitié du film. En Occident, critiquer l’État suffit à vous valoir n’importe quelle étiquette pourvu qu’elle soit infamante.

Ce qui distingue Punishment Park d’Orange mécanique, sorti la même année, son seul vrai rival dans le palmarès des films que 1971 méritait, c’est que Kubrick filme la violence comme un opéra baroque et la rébellion comme une blague nihiliste. Watkins, lui, ne ricane pas. Son désert californien est une métaphore à ciel ouvert : l’Amérique comme parc d’attractions pour fascistes, la démocratie comme promesse dont les conditions générales d’utilisation prévoient la chasse à l’homme. Cinquante ans plus tard, la société américaine a rattrapé la vision dystopique de Watkins, ce qui est moins un compliment au génie prophétique du cinéaste qu’un constat accablant sur la vitesse à laquelle l’inacceptable devient banal. Le film n’a toujours pas de leçon à délivrer. Il a une colère à transmettre. Ce n’est pas pareil.

1h 28min | Drame, Thriller
De Peter Watkins | Par Peter Watkins
Avec Patrick Boland, Kent Foreman, Carmen Argenziano

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