« Primetime » de Lance Oppenheim : portrait d’un Dracula de l’audimat en proie à l’hystérie du grand inquisiteur et reflet, racoleur à dessein, de son époque

Dans la séquence d’ouverture de Primetime, Robert Pattinson, incarnant Chris Hansen, émerge de derrière un rideau comme sur une scène de théâtre et, enchaînant les poses guindées, descend solennellement l’escalier qui le sépare de l’individu confus en contrebas. Tel un châtiment tombé du ciel, et dans un parfait plan poitrine de trois-quarts assorti d’un regard-caméra affecté, le couperet s’abat : « I’m Chris Hansen, with Dateline NBC. And we’re doing a story on adults who try to meet teens online ». Lance Oppenheim fait avec ce premier long-métrage de (semi)fiction – il officiait jusque-là dans le documentaire, avec notamment Some Kind of Heaven (2020), Spermworld (2024) et Ren Faire (2024) – une curieuse proposition, à mi-chemin entre la capsule temporelle et le biopic ante-mortem. Librement adapté d’un article de presse consacré à l’affaire, le film retrace l’ascension et la chute de l’émission To Catch a Predator, ce moment à la fois pivot et symptomatique du paysage télévisuel des années 2000, comme un songe fiévreux né de l’hubris de son animateur-vedette.

Certes, questionner les limites éthiques du reporter assoiffé de scoop, d’autres l’ont fait avant lui. On pense tout de suite au Gouffre aux chimères (Ace in the Hole, 1951) de Billy Wilder ou à Night Call (Nightcrawler, 2014), la variation néo-noir de Dan Gilroy sur ce thème. Au Kirk Douglas caractériel, cupide, mais résolument humain du premier répond le paparazzi hanté, l’esthète sociopathe, limite dément, de Jake Gyllenhaal dans le second. Et si le Chris Hansen d’Oppenheim partage avec eux la veine mégalo, la partition se démarque dans le dialogue de sourds, entre ambition et altruisme, qui s’y joue. Aspirant dans un même souffle à « purger le monde d’un mal ancestral » et à supplanter Lost, peinant à réconcilier soif de gloire et désir de justice, le personnage tangue entre ces pôles incompatibles comme un bateau ivre – jusqu’au délire, où il emporte avec lui la brebis égarée qui sert d’appât à l’émission. Et Pattinson, sans surprise, incarne avec un plaisir presque obscène ce Dracula de l’audimat en proie à l’hystérie du grand inquisiteur.

Ce portrait dérangé, c’est aussi l’occasion pour Oppenheim d’explorer les frontières poreuses entre réalité et fiction (et avec la fiction, le genre), une ambiguïté qui se trouve au cœur de l’hybridité du projet et qui s’exprime jusque dans ses choix formels. Son Chris Hansen se voit donc accablé de visions grimaçantes à la Onibaba (Kaneto Shindō, 1965) et affublé d’un talisman dont l’origin story, relatée avec emphase entre deux chambres d’hôtel, rappelle le prologue de L’Exorciste (William Friedkin, 1973). Les images vidéo des caméras placées dans la maison piégée évoquent volontiers le found footage – ce dispositif, revigoré au cinéma par Backrooms (Kane Parsons, 2026), qui entretient un rapport particulièrement retors au réel – et même ses entrées les plus franchement horrifiques, Paranormal Activity (Oren Peli, 2007) en tête.

Ces segments de film-dans-le-film, malgré les décors artificiels et les interactions scriptées, sont d’apparence plus réaliste qu’un « réel » lourdement manipulé. En dehors des captations de l’émission, les échelles varient drastiquement, le grain floute, les éclairages directionnels créent des aplats de couleurs iridescents qui évoquent la peinture et transforment les scènes les plus triviales en tableaux épiques. Le dispositif sert le propos, jusqu’à un certain point. Au-delà, le propos tend à s’essouffler sous ce dispositif – ses excès de style et de performances – voire à suffoquer, en bout de course, sous les contraintes de son statut bâtard de fait-divers et dans son propre cynisme. Mais si le film peine à sublimer son sujet, Oppenheim tient, en partie, ses promesses. Il dresse avec Primetime le portrait délicieusement horrifique, racoleur à dessein, d’une figure tour à tour monstrueuse et pathétique, quasi-mythologique et pourtant familière (« too close for comfort », comme disent les Américains) – une image-miroir distordue de son époque, au prisme des médias qui la définissent. Et à voir la promo du très attendu You Can See Everything (Lance Oppenheim, Nathan Fielder, 2026), le geste s’annonce programmatique.

23 septembre 2026 en salle | 1h 49min | Biopic, Policier
De Lance Oppenheim | Par Ajon Singh
Avec Robert Pattinson, Merritt Wever, Skyler Gisondo

Les articles les plus lus

Culte des années 2010 : Sault – « Why Why Why Why Why »

Pourquoi Pourquoi Pourquoi Pourquoi Pourquoi / Parce que Parce...

« A Life » : Barry Levinson prépare un biopic consacré au réalisateur Elia Kazan

Le réalisateur Barry Levinson réalisera A Life, un biopic...

« The Exorcist: Martyrs » de Mike Flanagan : Scarlett Johansson tendance Jodie Foster dans « Le Silence des agneaux »

Mike Flanagan dévoile la première bande-annonce de The Exorcist:...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Dans la séquence d’ouverture de Primetime, Robert Pattinson, incarnant Chris Hansen, émerge de derrière un rideau comme sur une scène de théâtre et, enchaînant les poses guindées, descend solennellement l’escalier qui le sépare de l’individu confus en contrebas. Tel un châtiment tombé du ciel,..."Primetime" de Lance Oppenheim : portrait d’un Dracula de l’audimat en proie à l’hystérie du grand inquisiteur et reflet, racoleur à dessein, de son époque