Si le chemin pour goûter aux œuvres vidéoludiques bis demande parfois aux curieux pèlerins du web d’emprunter des circonvolutions techniques et budgétaires, certaines voies d’accès plus évidentes existent vers ce que le jeu vidéo peut avoir de plus rare et bizarre à la fois.
Dan McGrath, développeur de jeux indépendants d’origine irlandaise, appartient à cette communauté de créateurs qui, travaillant sur la plateforme itch.io, s’attachent à rendre leurs jeux – pour déviants qu’ils soient – accessibles au plus grand nombre. Ainsi donc, pas d’excuses pour ne pas goûter à la méchante sélection concoctée ci-dessous : les jeux discutés ici sont entièrement gratuits, durent entre 5 et 20mn et peuvent, quand ils ne demandent pas un petit téléchargement, être joués directement depuis le navigateur de votre ordinateur.
Le voyage proposé n’est cependant pas sans risques. Ouvrir les petits jeux de McGrath, c’est s’exposer à un univers horrifique où le grotesque horrifique s’invite sur votre terminal informatique, singeant souvent sa forme – le pixel art et la 3D post-traitée façon PS1 a sa préférence plastique – pour proposer des jeux-nouvelles aux chutes qui ne laissent pas indemne. Éteignez les lumières. Ouvrez une fenêtre. Let it in.

These Heavenly Bodies
En à peine 10mn, voilà un exquis condensé de l’art horrifique de McGrath qui, dans un geste très lovecraftien, convoque le vertige scientifique face à l’inexplicable. Alors que trois statues sont excavées d’un lieu mystérieux, un scan révèle qu’elles renferment des corps humains en parfait état. Dans la peau d’un curé, vous vous rendez alors dans le laboratoire pour tenter d’expliquer le phénomène. L’implacable construction narrative du jeu, articulée autour de courtes boucles rapprochant le joueur à chaque fois un peu plus près de la vérité, est un procédé récurrent chez McGrath. Diablement efficace pour produire rapidement des jeux en limitant le nombre d’assets produits, cette technique infuse aussi ici un sentiment de douce déliquescence, à mesure que la folie s’empare du laboratoire et que la chair enfouie remonte à la surface. Un tour de force.

Evaluation
Peut-être le jeu le plus expérimental de McGrath, Evaluation se joue comme la simulation d’un programme informatique qui aurait circulé dans les cercles catholiques au milieu des années 90. En vous posant quelques questions existentielles, le programme évalue votre foi et vous permet, si vous en êtes digne, de communier avec un esprit. Se jouant comme un artefact informatique interactif, Evaluation confirme le goût de McGrath pour les objets interdits, d’autant plus terrifiant ici que la frontière entre jeu et logiciel est brouillée jusque dans la contamination de votre propre terminal.

bad flesh
Le gameplay minimaliste de McGrath permet souvent à ses jeux de fonctionner comme des poèmes interactifs ; dans son attrait morbide pour la carcasse et l’épure de sa structure, bad flesh a ainsi bien quelque chose de baudelairien. Le jeu ne s’explique pas vraiment, mais il y est question d’un père, son enfant, et de corps à dévorer en évitant de goûter à la « chair mauvaise ». Un drôle de banquet façon Cronenberg, dont le croquant doit beaucoup au sound design bien dérangeant.

Missing Time
Petite expérience de terreur extraterrestre, Missing Time propose de vivre l’enlèvement de jeunes filles par des extra-terrestres au travers d’enregistrements vidéo. Quelque part entre l’onirisme abstrait et la terreur paranoïaque, on retrouve ici l’obsession de McGrath à traiter de l’interdit comme objet formel. Que vit-on exactement lorsqu’on joue à un found footage interactif ? Que pourra-t-on changer à ce qui s’est, visiblement, déjà produit ? Voilà une belle façon de faire résonner jeu vidéo et cinéma, et d’interroger la place (ou l’absence de place) du joueur dans une fatalité archivée.



