« Porcherie » de Pier Paolo Pasolini de retour en salles : qu’est-ce que c’est, « dégueulasse » ?

Deux histoires parallèles, au Moyen-âge et dans l’Allemagne d’après-guerre. Dans la première, un jeune homme affamé (Pierre Clémenti) au milieu d’une lande volcanique désolée. Il survit, en lutte perpétuelle avec les êtres qu’il croise, mangeant tout ce qu’il trouve : un papillon, un serpent, et plus encore… Dans la seconde, une famille ouest-allemande bourgeoise, dont le père est un nazi, et le fils (Jean-Pierre Léaud) aimé d’une jeune fille qu’il n’aime pas (Anne Wiazemsky). Sa passion est secrète et monstrueuse : il aime les porcs…

« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé « la société de consommation », définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. (…) Le vrai fascisme, c’est celui de la société de consommation. » On connaît la sortie (scandaleuse) de Pier Paolo qui veut que le fascisme de Papa – des pères de famille encore en faculté d’ôter leur masque mussolinien quand ils regagnent leur foyer le soir – est moins dangereux que le nouveau – le consumérisme – et tout ce qu’il implique de dynamitages mentaux et de reconfigurations civilisationnelles impossibles cette fois à contourner. Nous ne vivons plus dans une comédie, ne cesse de hurler notre Cassandre (odeur Diogène) moderne, et c’est bizarrement ce moment Porcherie qu’a choisi notre Paso pour commencer un grand chelem de farces macabres, « à l’ironie toute brechtienne » et non comestibles par la masse, qu’il viendra conclure par le feu d’artifice Salo (1975).

Il n’est dès lors pas absurde de considérer ce Porcherie comme un petit frère des 120 Journées De Sodome, tenant pour fil rouge ce devenir-bétail commun à l’ensemble de nos sociétés industrielles. Mais il y a évidemment plus que ça dans ce film assez peu vu chez nous, malgré une paso-philie très française qui permet de voir régulièrement son œuvre dans les salles du Quartier latin : la vraie abjection consiste non pas à montrer l’obscène, mais au contraire à dissimuler, à taire, à foutre sous le tapis tout ce qui pourrait contrer le bon ordonnancement du monde. Et c’est sur ce contrat tacite entre ex-criminels de guerre nazis négationnistes et néo-industriels véreux en quête de deals qu’est fondée notre civilisation depuis un bon demi-siècle (c’est Paso qui le dit). Est-il utile de préciser que les commémorations de cette année autour du poète, disparu il y a 50 ans tout rond, ont quelque chose à nous dire ? Un sommet du film mal-aimable, qui marche sur les traces de Fassbinder, et avec un sérieux moins papal que les machins d’Elio Petri de la même époque.

10 octobre 1969 en salle | 1h 38min | Drame
Date de reprise 5 mars 2025
De Pier Paolo Pasolini | Par Pier Paolo Pasolini
Avec Jean-Pierre Léaud, Anne Wiazemsky, Pierre Clémenti
Titre original Porcile

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