« Pandora’s Box » de Adam Curtis : le testament des augures déchus

Il faut une certaine forme de courage, ou peut-être simplement cette lucidité qui caractérise les grands pessimistes, pour entreprendre ce que Curtis accomplit avec Pandora’s Box, cette autopsie méthodique et implacable de toutes les promesses trahies du XXᵉ siècle, de tous ces systèmes rationnels qui devaient nous émanciper et qui ont fini par nous broyer. En six épisodes d’une densité rare, le documentariste britannique dresse l’inventaire funèbre de notre modernité, révélant comment les prêtres de la raison — scientifiques, ingénieurs, économistes, technocrates — se sont révélés n’être que de nouveaux shamans, des charlatans en blouse blanche vendant au public ignorant des certitudes factices enrobées dans le jargon hermétique de disciplines étroites qui leur interdisaient justement de percevoir la complexité organique d’un certain réel.

Ce qui fascine d’emblée dans cette série, c’est la démonstration chirurgicale de cette double imposture symétrique qui structure toute notre époque : les scientifiques et ingénieurs s’immisçant dans l’économie et la politique avec l’arrogance de ceux qui croient pouvoir réduire la société à des équations, tandis que politiciens et économistes interviennent symétriquement dans la science et la technologie pour imposer les solutions les moins coûteuses, donc invariablement les plus mortifères. Curtis montre que l’autorité des experts ne repose pas sur leur sagesse, mais sur l’ignorance organisée des masses ; que ces nouveaux magiciens prospèrent dans l’ombre de leur vocabulaire ésotérique, dissimulant sous le masque de la rationalité technologique leurs intérêts mesquins, leurs approximations coupables et ce hasard qu’ils refusent d’admettre comme composante irréductible du réel.

Le catalogue des catastrophes annoncées défile avec une logique imparable : les technocrates soviétiques qui traitaient les citoyens comme des engrenages de machines géantes, incapables de comprendre que leurs méthodes de gestion industrielle ne pouvaient s’appliquer à la complexité humaine, condamnant ainsi des millions d’individus à l’incapacité de satisfaire leurs besoins les plus élémentaires ; les stratèges américains de la théorie des jeux qui calculaient froidement la « valeur » respective des villes dans leurs scénarios d’échange nucléaire limité, transformant l’apocalypse en variable statistique acceptable ; les économistes britanniques appliquant doctement leurs théories contradictoires avant de capituler en déclarant que l’économie était, par essence, incontrôlable — aveu d’impuissance déguisé en sagesse philosophique ; les corporations chimiques finançant des films de monstres mutants tout en cachant soigneusement les données sur la toxicité de leurs pesticides, prétendant qu’il était temps pour l’homme d’arracher le pouvoir à l’évolution elle-même, soutenus par des scientifiques convaincus que l’équilibre environnemental n’était qu’un mythe romantique et que la nature devait se plier à nos volontés prométhéennes.

Curtis nous mène également au Ghana, première nation africaine à s’émanciper politiquement du colonialisme britannique pour tomber immédiatement dans les griffes de l’impérialisme économique américain, dévorée par la dette internationale et la corruption — démonstration cruelle que l’indépendance formelle n’est rien face aux mécanismes du néocolonialisme financier. Puis vient l’ultime chapitre, le plus glaçant peut-être : cette histoire de l’énergie nucléaire civile où la cupidité et l’obsession de l’efficacité ont systématiquement primé sur la sécurité, où les questions de danger pour les travailleurs et la population n’ont même pas été considérées comme dignes d’être posées, menant inexorablement aux accidents de Three Mile Island et de Tchernobyl, catastrophes absolues qui restent gravées dans nos mémoires comme le symbole parfait de l’hubris technologique.

Ce qui rend le film si déchirant, au-delà de son implacable démonstration, c’est qu’il révèle la structure même du mensonge moderne : scientifiques, politiciens, ingénieurs et économistes ne se contentent pas de tromper le public ; ils se mentent mutuellement, et finalement se mentent à eux-mêmes, prisonniers d’un réseau de rationalisations si dense qu’ils finissent par croire à leurs propres impostures. La formation hyper-spécialisée de ces experts, leur éducation étroite et compartimentée, leur interdit précisément la vision globale qui leur permettrait de mesurer les conséquences de leurs actes, transformant chaque intervention rationnelle en catastrophe irrationnelle.

Curtis filme cette tragédie avec une élégance folle, documentant méticuleusement l’effondrement de tous les grands systèmes explicatifs qui devaient nous sauver, révélant que derrière chaque promesse de progrès se cachait une nouvelle forme d’aliénation. Pandora’s Box a une fonction testamentaire : elle inventorie, désespérément, un siècle qui avait cru pouvoir domestiquer le réel par la raison et qui découvre, trop tard, que la rationalité conduite à son paroxysme, et sans sagesse, ne produit que des monstres. Œuvre fondatrice, voire prophétique, elle annonce le futur travail de Curtis. Pourrait-on dire archéologue patenté des mécanismes de notre servitude volontaire ?

Titre français : Pandora’s Box
Réalisation : Adam Curtis
Production : BBC Two
Pays d’origine : Royaume-Uni
Format : Couleurs – 35 mm
Genre : documentaire
Date de sortie : 1992

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