[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] L’un des films qui excite le plus notre rédacteur en chef, c’est bien le dernier Orson Welles présenté à la Mostra de Venise et prochainement sur Netflix. Quoi de plus chaos que de rêver les films?
TEXTE & COLLAGE : BERTRAND MANDICO
« Fantasmes sur Other Side of The Wind ou OJA KODAR la muse enfouie.
Il y a quelques années je découvrais dans le supplément DVD de F FOR FAKE (éditions Crtiterion) un documentaire commenté et mené par Oja Kodar, dernière compagne de vie et de jeu d’Orson Welles.
Dans ce supplément, il y est question des films inachevés de Welles et plus précisément ceux tournés en fin de vie.
Le kaléidoscope d’images proposé est aussi goûteux que rayonnant, libre et surtout très érotique…
Welles fasciné (à juste titre) par Oja Kodar, a développé avec elle une complicité fétichiste. Il réalise à son contact des mises en scènes minimales et érotiquement sublimes.
Orson avait déjà amorcé la pompe à Eros, en filmant un marin bond platine dans les draps vaporeux de Jeanne Moreau, UNE HISTOIRE IMMORTELLE, son premier film en couleur.
Welles prolongera ses visions érotiques colorées, avec les visions fugaces d’une Oja Kodar nageant nue avec un tigre dans F FOR FAKE.
Il filmera Oja Kodar, toujours nue, aux commandes d’un voilier dans THE DEEP (huis clos maritime oppressant, inachevé)…
Et enfin et surtout, Oja Kodar brûlante dans THE OTHER SIDE OF THE WIND,
le 8 ½ d’Orson, filmé sans gros moyens, quand il avait temps et argent.
Il y a ce moment marquant dans le documentaire Criterion, celui où Oja Kodar se transforme en l’archéologue de sa propre mémoire, un passage très «Belle au bois dormant». L’ex muse nous fait visiter un jardin de banlieue Parisienne rongé par les ronces et là au milieu des épines, elle désigne la carcasse d’une voiture rouillée.
Kodar nous explique que ce sont les restes d’un tournage minimal de Welles… Une caméra à l’épaule, un jet d’eau pour la pluie, des amis qui agitent des projecteurs.
et un moment magistral de cinéma.
La jeune Oja Kodar perdue sous la pluie dans un néant autoroutier, court dans les phares, une voiture s’arrête.
Elle monte dans un habitacle exiguë où l’attendent deux hommes mutiques.
Le passager, sosie de Jim Morrison, sert d’assise à Oja, qui, dégoulinante de pluie, le chevauche sans vergogne comme on chevauche une moto un soir d’été.
Stroboscope érotique, fermeture éclair sur peau ambrée, cuir suant, colliers dégoulinants sur seins bruns, l’étreinte est rapide, incandescente, dominée par Welles. La voiture s’arrête. Oja court sous la pluie.
Cette séquence a enflammé mon esprit, telle une cigarette plongée dans l’essence de mon inconscient. L’impression d’avoir vu du Welles pur et brut.
J’ai ensuite cherché à voir, à lire sur THE OTHER SIDE OF THE WIND, de façon obsessionnelle, compulsive. J’ai pu me procurer une VHS avec des rushes fanés, quelques extrais où l’on voit John Huston en vieux cabot cinéaste, malicieux, ivre, et Oja Kodar courant sous un pont…
Aujourd’hui ou plutôt demain, THE OTHER SIDE OF THE WIND sera présenté à la Mostra de Venise. La bande annonce mise en ligne est envoutante.
Les négatifs ont été scannés, les parties «inachevées» on été montées par Peter Bogdanovich, ami, confident et acteur de ce Last Movie.
Espérons que le film terminé sans Orson nous brûlera les yeux et qu’Oja Kodar continuera à chevaucher à jamais nos désirs enfouis de cinéphile. » B.M.