« Oranges sanguines » de Jean-Christophe Meurisse: séance de rattrapage pour la comédie française la plus chaos de ces dernières années

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Un couple de retraités surendettés tente de remporter un concours de rock, un ministre est soupçonné de fraude fiscale, une jeune adolescente rencontre un détraqué sexuel. Une longue nuit va commencer. Les chiens sont lâchés. Expérience rare que propose Oranges Sanguines, long métrage de Jean-Christophe Meurisse, un film qui n’épargne rien ni personne (vraiment pervers-et-contre-tous) et qui plonge à pic dans un réel sous tension. Présenté à minuit au Festival de Cannes en 2021, puis zappé par les professionnels de la profession aux César, sa sortie en DVD et en Blu-ray début avril 2022 est une aubaine pour célébrer comme il se doit la comédie française la plus chaos de ces dernières années.

«Le but du cinéma, c’est de déranger! Après, les gens sont d’accord ou pas, ils peuvent s’engueuler à la sortie, c’est le but. Et une autre fonction aussi, c’est de montrer le mal et la violence. Plus il le montre sur l’écran, moins il y en aura dehors. Il y a un phénomène de purge, d’identification, qui est nécessaire à notre époque où on est en train d’aseptiser énormément de choses.» Le message est clair. Avec Oranges sanguines, qui sort en Blu-ray en avril et qui a totalement divisé la rédaction à sa sortie en salles, le réalisateur Jean-Christophe Meurisse met le doigt sur un sujet d’actualité et l’exploite en satiriste, mais il pousse les limites si loin qu’il vaut mieux être préparé. L’air de rien, le film commence comme une comédie, plutôt réussie, en survolant plusieurs groupes de personnages sans liens apparents, jusqu’à ce que, brusquement, l’ambiance bascule dans l’horreur avec la citation de Gramsci disant que «L’ancien monde est mort, le nouveau n’est pas encore arrivé. Et dans ce clair-obscur, les monstres naissent».

Et si l’atmosphère change, ça n’empêche pas le spectateur, emporté par son élan, de continuer à rire, mais pas de la même façon: cette fois, c’est pour se rassurer: «Tout le film est informe», assure le cinéaste Jean-Christophe Meurisse dans notre interview. «Il ne rentre pas dans une classe prédéterminée, il est multigenre, il se fait caméléon. Mais c’est une volonté de ma part. Ce n’est pas une stratégie. Chaque séquence pour moi est un court-métrage, et quand je dirige, je veux passer par toutes les émotions: je veux autant rire que pleurer, désirer, avoir peur. Donc tout ça se retranscrit dans les rushes et dans le montage. Mais aujourd’hui dans l’industrie, on a tendance à classer les choses et rassurer les gens, mais comme je le disais au début, ce n’est pas ce cinéma qui m’intéresse. Le cinéma doit être là pour déranger les codes, les consciences, les émotions. On souffre trop du côté rassurant qu’on doit donner à la bonne comédie familiale, au bon thriller politique, alors que ça peut être tout à la fois. Pour moi, ce film est une expérience. Comme un caméléon, il change de couleur au fur et à mesure. Et comme dans les montagnes russes, il arrive que certains passagers veuillent descendre à tout prix. D’autres non, parce qu’ils sont contents de ressentir des sensations. Je tiens à cette idée du multi genre. Les Coréens n’ont aucun problème avec ça. Dans leurs films, on peut rire et être effrayé d’un moment à l’autre.»

C’est alors qu’apparaît le véritable carburant: un sentiment contemporain (récemment amplifié par les effets de la crise sanitaire), mélange de frustration, de colère, et d’impuissance face à ce qui est perçu comme la prolifération de connards qui agissent dans l’impunité. Et le film répond à ce besoin de punir des salauds consensuels: le politicien, le violeur, le chauffeur de taxi. Là où le film dérange, c’est dans son double jeu: en même temps qu’il remplit son office de défouloir, il tend un miroir à son public en lui demandant s’il est content du résultat. Après tout, il traite sous forme de caricature le problème des gens qui déclarent sur Facebook qu’il faut torturer les pédophiles. Et si le résultat est choquant, il ne faut pas s’en prendre à l’auteur, il n’est que le messager: «Il y a deux sortes de spectateurs et deux sortes d’artistes: ceux qui sont sensibles aux idées, et ceux qui sont sensibles à l’humain. Je suis quand même sur l’humain. Et mon film montre les monstres de notre humanité. Je ne suis pas en train de dire que la politique, c’est Christophe Paou qui incarne le ministre de l’Économie. Je montre juste un monstre. Cette jeune fille est aussi un monstre. Et la morale, c’est qu’on peut toujours rencontrer plus monstrueux que soi. Mais l’habit ne fait pas le moine. Comme je suis un grand amateur de western, j’ai imaginé Oranges sanguines comme un grand western social dans notre France. Quand je pense western, c’est avec quelque chose de manichéen, un méchant qui rencontre un autre méchant, qui rencontre un autre méchant: le bon, la brute et le truand. Rien de plus. Je n’ai pas cherché le réalisme social, mais plutôt des personnages hauts en couleur qui pourraient sortir d’un western spaghetti.»

Aussi, poursuit-il, «le cinéma ne doit pas forcément avoir une fonction politique. C’est aux politiques d’agir. Quand vous regardez le Radeau de la méduse de Géricault, vous ne vous demandez pas si ça va être utile. Vous regardez parce que c’est beau, c’est triste et cruel, plein d’émotion. Mais le cinéma doit être considéré comme ça. Il ne faut pas attendre qu’il renverse la république en marche. Sinon, vous serez tout le temps désespéré. Le cinéma n’est ni militant, ni porteur d’espoir. Il est juste un miroir tendu par un réalisateur et sa psyché. Après, je ne tiens pas à donner à mon film des qualités qu’il n’a pas. J’ai fait un film qui est vivant, il est sans doute très maladroit, mais je crois quand même que faire un constat peut être utile. Je ne dis pas que le film représente la réalité, mais il en donne une vision. C’est déjà très difficile. Un auteur de SF disait qu’il fallait accepter de voir la réalité quand on cesse de croire. Je suis d’accord avec ça: quand on cesse de croire, la réalité arrive, et là, il faut en faire quelque chose. Chacun doit trouver sa manière de la transformer.» G.D.

Oranges sanguines de Jean-Christophe Meurisse, disponible le 6 avril en DVD/Blu-ray (The Jokers)

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