À la sortie d’Orange mécanique, beaucoup ne s’intéressent qu’au rideau de fumée des images sans voir la réflexion sur toutes les formes de délinquance. Ce film reste avant tout une satire de la tentative du gouvernement pour introduire des comportements psychologiques afin de restaurer l’ordre et la loi.
Dans un futur assez proche, Alex (Malcolm McDowell), jeune chef d’une bande de voyous, sème violence et terreur au hasard des virées des droogs: un clochard ivrogne, un couple dans sa maison isolée en font, entre autres, les frais, avec une brutalité exceptionnelle. Mais le délinquant est arrêté: pour le maître de la psychanalyse du moment, il sera le cobaye d’une cure de décriminalisation et de désexualisation. Après un séjour en prison, on va le conditionner: c’est une cure de désintoxication de la violence. Alex commence alors à parcourir à l’envers le chemin qui l’a mené dans le laboratoire. On lui rend sa liberté après une dernière épreuve publique où il lèche les bottes de l’homme qui vient de le rosser et où il est incapable de répondre à l’appel d’une fille nue qui s’offre à lui. Il va essayer alors de se suicider.
A sa sortie, Orange Mécanique avait été accueilli par des tollés et des bravos. Embarras quand même des screugneugneux: l’univers vaguement futuriste présenté par Kubrick n’est-il pas une invitation à la violence, au fascisme, à l’universelle saloperie? «Ce n’est pas parce qu’on filme des nazis qu’on l’est», répondait Kubrick, en faisant appel à Rousseau, à Beethoven, à une poignée de sommités intellectuelles. Il adorait prendre des situations surréalistes et les présenter sous un angle réaliste. Il adorait les contes de fées, les romans fantastiques, les histoires allégoriques. Dans Lolita, par exemple, il y a des personnages tout droits sortis d’un cauchemar. Dans Docteur Folamour, aussi. Ainsi, Orange Mécanique a une certaine parenté avec ses autres films.
Tout commence en 1962. Anthony Burgess, auteur britannique peu coté, sort un roman dont les personnages sont des loubards maquillés parlant le nadsat; un langage panachant l’anglo-saxon et le russe. Ils violent, tuent, se livrent à l’ultra-violence en descendant des gobelets de lait renforcé à la cocaïne (ou dieu sait quoi). Le livre paraît; scandale! Un romancier, Terry Southern, achète les droits. Le scénario est envoyé à Kubrick. A l’époque, il y avait tous les jours des bagarres entre les mods et les rockers en Angleterre et la censure anglaise a refusé le script. Pour violence et vulgarité. Deux hommes d’affaires, Si Litvinoff et Max Raah, avaient racheté l’option. Kubrick aimait le livre qu’il avait lu pendant le tournage de 2001, odyssée de l’espace et considérait que l’étrangeté du roman était essentielle.
Kubrick commence la préparation en janvier 1970. Pour déterminer les décors de cet avenir mou, il achète dix ans de magazines d’architecture et institue un index de lieux. Comme d’habitude, il pense à utiliser l’équipement le plus perfectionné: des micros émetteurs Sennheiser MK 12, des projecteurs à quartz Lowell de 1000 watts, des objectifs spéciaux (9,8 mm). Pour le rôle principal, il songe immédiatement à un comédien inconnu qui n’avait derrière lui qu’un seul film (If de Lindsay Anderson). Celui-ci, Malcolm Taylor de son vrai nom, est un peu vieux pour le rôle: il est né en 1943. Qu’importe… Il a la rage. Né à Manchester où son père tenait un bistro, le jeune homme ne s’est jamais intégré en classe. Son credo: les autres-me-haïssaient-je-leur-rendais-bien.
Le tournage de Orange Mécanique débute en septembre 70. McDowell est immédiatement dépaysé: «Pas mal de choses n’ont jamais été dans le scénario», avouera-t-il des années plus tard. «Quand on est arrivé à la scène où je devais violer l’épouse de l’écrivain, Stanley m’a dit: « Dis donc, Mal, tu sais chanter et danser? » Je ne savais pas. J’ai dit: «Oh oui, Stanley, bien sûr!» et j’ai commencé à danser vaguement. Puis à filer des coups de pieds à l’écrivain. Puis je me suis mis à fredonner Chantons sous la pluie vu que c’était le seul air que je connaissais. Trois heures plus tard, Kubrick avait acheté les droits de cette chanson.»
En mars 1971, Kubrick se met au montage. Le laboratoire détruit accidentellement une partie du négatif. Le cinéaste transfère lui-même en Land Rover le reste dans un autre labo. Finalement, le film sort. En France, le premier attaché de presse choisi est… Bertrand Tavernier, il se récusera un peu plus tard pour «divergences de vues».) Tollé général. Les Italiens l’interdisent, les Anglais le classent X, des voyous se maquillent comme Alex et tabassent les passants. Kubrick se défend: «Les aventures d’Alex sont un conte psychanalytique. Nous trouvons une soupape de sécurité chez lui, comme dans nos rêves. Nous n’acceptons pas que l’État l’abrutisse, malgré ses fautes passées». Nous voici en plein territoire existentiel: il s’agit du libre arbitre comme dans Full Metal Jacket, de la folie comme dans Shining; de la condition humaine comme dans tous ses films. Malaise dans la civilisation pour citer Freud. Anthony Burgess résume: «Mon livre était très pro-Kennedy et soutenait que le progrès moral existe. Ce que les gens voulaient, c’était un roman nixonien, sans l’ombre d’un sentiment optimiste…»
Finalement, que reste-t-il de ce film estampillé choc? Orange Mécanique prend l’itinéraire d’Alex comme parabole sociale. Au départ, ce personnage ne fait aucune distinction entre le bien et le mal, réduit à l’état de bête inhumaine dans un environnement où tous les excès sont autorisés. La partie thérapeutique suite à la case prison répond à une envie de ranger cette bête dans un habit social. La socialisation répond à la civilisation. La maladie qui s’ensuit est la névrose même de la civilisation qui est imposée à l’individu. Le générique de fin sur fond du standard jovial Singing in the rain est une marque d’ironie où le spectateur est invité à se méfier des forces obscures qui cherchent à aplanir notre identité. Dans le roman qui s’achève de manière moins corrosive, Burgess a opéré une compromission qui a beaucoup choqué Kubrick, le cinéaste voulant aller jusqu’au bout de ses féroces intentions. En montrant les complices d’Alex (Dim et Georgie) transformés en flics ripoux, Kubrick montre la délinquance nichée chez ceux qui cherchent à la traquer pour rassurer la population. La seconde partie où le personnage principal passe d’arrogant à larve résume l’impact d’une société violente. Ce n’est pas l’individu qui est violent mais la société qui le corrompt, qui bride son libre-arbitre. Les clochards naguère agressés se vengent et deviennent aussi menaçants qu’Alex.
Pour finir, laissons la parole à Michael Haneke – son Funny Games ayant souvent été comparé à Orange Mécanique: «Je me rappelle que je disais sur le tournage de Funny Games que si le film devient un succès, il ne peut le devenir qu’en raison d’un malentendu. C’est un peu le même problème que Kubrick a eu avec Orange Mécanique. Il était horrifié à l’idée de savoir que les spectateurs aient vu un film complaisant. Je suis un grand fan de Stanley Kubrick. Ce n’est pas une critique, mais lorsque j’ai découvert Orange Mécanique la première fois, j’ai trouvé le film dangereux parce qu’il rendait son propos sur la violence très attirant avec l’utilisation virtuose de la musique ou le fait que les délinquants dansent pour désamorcer la violence. Kubrick était choqué par les effets que son film a générés. Il n’avait pas prémédité ça. Il a pensé à détruire le film, mais ce n’était pas possible. Orange Mécanique reste et restera un immense malentendu.»
21 avril 1972 en salle / 2h 16min / Science fiction, DrameDe Stanley Kubrick Par Stanley Kubrick, Anthony Burgess Avec Malcolm McDowell, Patrick Magee, Michael Bates Titre original A Clockwork Orange |
21 avril 1972 en salle / 2h 16min / Science fiction, Drame

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