On a passé la soirée avec Charli XCX au Majestic Bastille

En quelques mois avec son sixième album Brat, la pop star britannique Charli XCX est devenue une icône musicale de son temps (si si, vous n’avez pas pu échapper au brat summer en 2024). La fin d’un chemin de croix pour une artiste de talent longtemps reléguée à un rôle de figuration, plus connue pour ses feat. que pour ses propres chansons, si ce n’est un ou deux hits vieux de plus de 10 ans (Boom Clap, Break The Rules). Pourtant la compositrice et interprète mène depuis 2015 une des carrières les plus passionnantes de la musique mainstream. De l’ep Vroom Vroom où elle envoie tout valser pour faire la musique qu’elle aime avec les gens qu’elle admire (principalement Sophie, mais aussi AG Cook et Hannah Diamond de PC Music), soit de la pop aux accents futuristes, maximalistes et électroniques, à Crash en 2022, vaine tentative de sa part de rentrer dans le moule commercial, affirmant toutefois ses goût cinématographiques (le nom de l’album est une référence au film de Cronenberg) et son envie de liberté (retrouvée avec Brat), Charli XCX n’a eu cesse de se renouveler tout en restant elle-même : une pop star audacieuse et créative.

En passant d’artiste pseudo-niche, essentiellement plébiscitée par ses fans (les angels, référence à Charlie’s Angels, issus majoritairement de la communauté LGBTQIA+) et par la critique, à la next big thing de la pop mondiale, Charli XCX en a profité pour affirmer ses envies d’ailleurs : percer dans le cinéma. Et pas uniquement en composant de la musique pour des films (“Hurlevent” d’Emerald Fennell il y a peu, prochainement Mother Mary de David Lowery), mais également en devenant productrice et surtout actrice. On ne compte plus le nombre de productions annonçant en fanfare la présence de Charli XCX au casting : Sacrifice de Costa Gavras, I Want Your Sex de Gregg Araki, un projet encore sans titre de Takashi Miike. Si on n’a encore rien vu – jusqu’à maintenant – de son supposé talent d’actrice, force est de constater que la pop star, contrairement à certaines de ses paires (Ariana Grande, Taylor Swift, Dua Lipa), tient à faire carrière dans le cinéma d’auteur. Pas étonnant pour celle qui revendique Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette ou The Addiction d’Abel Ferrara parmi ses films préférés sur Letterboxd.

En attendant The Moment de son ami clippeur Aidan Zamiri, produit par A24, et toujours sans date chez nous, censé poursuivre (et achever) le momentum de Brat à travers un mockumentary où Charli XCX se joue elle-même, il sera possible de découvrir ses premiers émois cinématographiques en France le 27 mai 2026 avec Alone Together, documentaire de Bradley Bell et Pablo Jones-Soler, qui revient sur la production singulière de son album How I’m Feeling Now pendant la pandémie de la covid-19, et le 17 juin 2026 avec Éruption, fiction intimiste de Pete Ohs. Deux films produits par Charli XCX, qui étaient projetés ce vendredi 6 mars 2026 en avant-première dans le cadre d’un évènement spécial au Majestic Bastille, organisé par Dulac Cinéma : Une soirée avec Charli XCX.

Au programme de cette soirée, donc, la projection de ces deux films d’un peu plus d’une heure, mais également un entracte lors duquel avait lieu un quiz avec de nombreux lots à gagner. Comme un Battle Royale pour fans ultimes de Charli XCX, où les enjeux étaient des briquets brat, des affiches d’Éruption ou encore quelques précieux et rares vinyles. Pour poursuivre la soirée, il était également possible de se retrouver en club, lieu très Charli XCXesque. Les fans justement sont au cœur de Alone Together de Bradley Bell et Pablo Jones-Soler. Le film est le résultat d’heures d’enregistrements vidéo que Charli XCX, de son vrai nom Charlotte Emma Aitchison, a produits pendant qu’elle était confinée dans sa maison de L.A., avec son compagnon de l’époque Huck Kwong et son meilleur ami et manager Brandon Creed. Documentant son propre confinement avec caméras DV, live Instagram et appels Zoom, la pop star se montre à nue dans une période particulièrement charnière et éprouvante pour elle : sa relation amoureuse bat de l’aile ; elle vient de sortir son troisième album, Charli, qui n’a pas été le carton escompté et qu’elle n’a pas pu accompagner avec une tournée mondiale ; elle est en proie à des angoisses liées à son enfermement, et surtout à son manque de confiance en elle-même. Le confinement est surtout l’occasion pour elle, avec la complicité de son public, les angels, de faire un pari : composer et sortir un album en cinq semaines, pour la fin du confinement. Mission quasi impossible alors qu’un tel projet dans le milieu de la pop mainstream met environ un an pour être finalisé, entre écriture, enregistrement et marketing. En raison des conditions exceptionnelles, elle fait tout, en même temps, à distance, chez elle (et non dans un studio).

De cette démarche artistique un peu folle nait How I’m Feeling Now, album documentant sa relation amoureuse mais également son mal-être et son désir de retrouver ses proches et de faire la fête. Un album de rave en période de solitude extrême. Alone Together reconstitue toute la production exceptionnelle de cet opus, auquel les fans ont grandement contribué. À travers des live instagram, Charli XCX partageait idées, paroles et premiers extraits de chanson à son public, qui en retour lui prodiguait conseils et voies à explorer. Une conception communautaire qui venait pallier l’isolation de tous pendant le confinement. Si formellement le film laisse à désirer (un montage très classique d’images sous différents formats), il se fait le témoin d’un projet et d’une époque hors norme, ainsi que le portrait sans fard d’une Charli XCX en pleine crise artistique et existentielle. Finalement, un film pas réservé exclusivement aux fans.

Mais le vrai plat de résistance de cette soirée, c’était Eruption de Pete Ohs. Car ce film marque les premiers pas, en France, de la carrière d’actrice de Charli XCX… Verdict : elle sait jouer. Elle incarne ici Bethany, une jeune Anglaise qui vient passer quelques jours avec son petit ami Rob à Varsovie, qui souhaite la demander en mariage, et retombe sur Nel, une fleuriste polonaise avec qui elle noue une drôle de relation, entre amitié et amour, sous fond de superstition : dès qu’elles se voient, une éruption volcanique a lieu quelque part dans le monde. Réalisé par un Américain, Eruption a pourtant tout du film d’auteur européen, et rappelle, par certaines de ses expérimentations formelles et son style très néo-réaliste, le cinéma d’Europe de l’Est des années 60. Les colorisations et juxtapositions d’images d’éruptions volcaniques avec celles de la ville de Varsovie font écho aux délires visuels des Petites Marguerites de Vera Chytilova ou Un jour un chat de Vojtech Jasny, sans toutefois atteindre la folie formelle et avant-gardiste de ses modèles. Le rythme du film, qui épouse la frénésie et la passion de Bethany et Nel, évoque plutôt un film comme Le Départ de Jerzy Skolimowski.

C’est la relation des deux femmes qui donne un certain élan au film, à travers une histoire tout à fait banale, mais qui prend des accents presque mythologiques. Quand bien même cette relation n’a rien de surnaturel (y compris les coïncidences volcaniques débunkées dans le film par Rob qui rappelle qu’il y a environ une à deux éruptions par semaine chaque année), on se prend à croire à ces furies que rien n’arrête. Lena Gora et Charli XCX forment un duo aussi fragile qu’attachant. En parallèle, Will Madden incarne en Rob la mollesse et le conformisme britannique. Plutôt qu’un étalage de ses modèles et références, Eruption est le parfait petit film d’expat’, qui singe avec brio tout un pan du cinéma de son pays d’adoption.

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