Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 11: une des adaptations les plus sous-estimées de Lovecraft par Stuart Gordon (Dagon).
Ce jeudi 24 mars, l’acteur belge – wallon, pour être précis – Damien Marchal, jadis à l’affiche du Komma (2006) de Martine Doyen, m’accompagnait au Cinéma Nova pour la séance de Dagon (2001). Damien est un bon pote, très cinéphile (avec une grosse fixette sur les seconds couteaux, perdus dans les tréfonds des génériques) et un geek devant l’éternel. Pour moi, c’est aussi un véritable porte-bonheur et il est partie prenante de presque tous mes tournages. À titre d’exemple, c’est lui qui se fait amocher la gueule à coup de batte de baseball dans Cruelle est la nuit (2017), après avoir batifolé dans une touze avec Sabrina Sweet (croyez-moi, il en a bien profité!-NDR).

Très accrocheuse, la présentation de Dagon était effectuée en duo par l’essayiste Vanessa Morgan (dédié aux enfants maléfiques/malfaisants, son dernier né, Evil Seeds: The Ultimate Movie Guide to Villainous Children, vaut le détour) et le spécialiste ès films cultes Mike Hunchback. Leur connivence faisait plaisir à voir.
Un endroit zarbi
La projo de Dagon était précédée de celle d’un court-métrage belge: An Eldritch Place (2016) de Julien Jauniaux. An Eldritch Place est une sorte d’exercice de style d’inspiration lovecraftienne, qui puise des éléments dans deux nouvelles du reclus de Providence: Dagon (1919) – en toute logique, elle a aussi servi de base au long-métrage de Stu’ Gordon – et La Couleur tombée du ciel (The Colour Out of Space, 1927).

Riche de promesses pour l’avenir, le court-métrage de Jauniaux est un peu inégal. Ses gros points forts résident dans de superbes effets spéciaux prosthétiques créés par le Proteus Workshop (les très sympathiques Jake Kokot et Alexandre Dorlet) et des VFX bluffants, assurés par le réalisateur lui-même (il avait suivi une formation en VFX au Royaume-Uni). Hélas, par instants, ces qualités sont légèrement atténuées par un jeu d’acteur aléatoire : monolithique, l’interprétation de l’inexpérimenté Habib Ben Tanfous remplit le contrat, mais on ne peut pas dire que la justesse soit le propre de Ludovic Philips du Magic Land Théâtre.
En dépit de cela, An Eldritch Place est plaisant et plus abouti que Z-GOAT: First Bleat (2019), que Julien Jauniaux a coréalisé avec le comédien Bertrand Leplae. Z-GOAT souffre de son absence de conclusion et ne peut cacher son aspect de « bande démo » d’un long-métrage mort-né.

Personne ne quitte Imboca.
Rédigé par Dennis Paoli, le scénario de Dagon adapte librement deux œuvres d’Howard Phillips Lovecraft : la nouvelle éponyme (citée plus haut) et le roman Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow over Innsmouth, 1936). De ce dernier, il emprunte l’idée d’un village côtier coupé du monde, le culte païen voué par les pêcheurs à Dagon (dieu philistin inclus dans le mythe de Cthulhu – parfois connu sous son nom ancien de Dagan -, il était la divinité des semences et de l’agriculture-NDR) et les visions saisissantes d’une humanité en mutation (dans le roman, il s’agit d’hybrides entre le poisson et la grenouille).
De la courte nouvelle Dagon, il garde plutôt le concept du monstre ichtyoïde (Dagon en propose un grand nombre), les vestiges d’une antique civilisation sous-marine (elle apparaît dans les cauchemars de Paul Marsh – le protagoniste incarné par Ezra Godden – et joue un rôle-clé dans la conclusion du film) et la notion d’un corps étranger plongé dans un cadre hostile (Paul fait partie des rescapés de l’accident d’un yacht, dont la coque s’est brisée sur les rochers).
Dennis Paoli comptait parmi les collaborateurs de travail les plus précieux du regretté Stuart Gordon (pour l’avoir croisé plusieurs fois au BIFFF, je peux affirmer que c’était la gentillesse faite homme…). Pour lui, il avait œuvré sur les scripts du téléfilm Bleacher Bums (1979), mais surtout sur ceux de Re-Animator (1985) et de From Beyond (1986), sans oublier The Pit and the Pendulum (1991), d’après Edgar Allan Poe. En compagnie de Gordon, Paoli s’était aussi chargé du scénario du Dentiste (The Dentist, 1996) de Brian Yuzna. Les personnages qu’ils ont créés ont bien sûr été repris dans la suite des méfaits du dentiste meurtrier (The Dentist 2, 1998).

Yuzna a produit Dagon avec le concours de la boîte de prod. ibérique Fantastic Factory (Filmax) et il en est très fier. Il peut l’être pour plusieurs raisons. La principale ? C’est sans conteste une des œuvres qui saisit le mieux l’essence et l’esprit des écrits de Lovecraft. Un constat s’impose : c’est dommage qu’elle ne bénéficie pas vraiment du rayonnement qu’elle mérite, puisque les fans préfèrent souvent retenir Re-Animator et From Beyond, parmi la fructueuse collaboration Gordon-Paoli sous tutelle lovecraftienne. Un même sort est réservé au pourtant réussi Castle Freak (1995), où Stuart Gordon délivre des tas de visions macabres assez stupéfiantes (Castle Freak est adapté de la nouvelle de Lovecraft Je suis d’ailleurs/The Outsider).

Dagon est pétri de qualités, que ne viennent pas ternir ses CGI qui ont plutôt mal vieilli (le contraire aurait été étonnant, car le long-métrage est sorti il y a déjà 19 ans). Très dynamique, Dagon enchaîne les péripéties sans temps mort (le personnage d’Ezra Godden en voit de toutes les couleurs) et pourrait rappeler, en cela, la logique des jeux vidéo.
Dagon a pour l’essentiel été tourné en Galice (Espagne) dans la ville de Pontevedra – à l’écran, elle devient le village fictif d’Imboca -, mais aussi à Barcelone, au Castillo de Godmar, qui se transforme en lieu de résidence du «leader» des hommes-poissons. Le chef opérateur ibérique Carlos Suárez enveloppe ces décors d’un voile d’obscurité et de teintes verdâtres (on songe aux effets de l’eau croupissante). La palette qu’il invoque renforce encore plus la lourdeur de l’atmosphère d’Imboca, où les bâtiments sont comme rongés par l’humidité.
Pour les plus pointus, ajoutons que Dagon contient une des toutes dernières prestations du grand Francisco Rabal (Viridiana), que le cinéaste Richard Stanley (Hardware) apparaît peut-être sous le maquillage d’une des créatures humanoïdes et que Paul (Ezra Godden) porte un sweatshirt au logo de Miskatonic, l’université de médecine où se déroule Re-Animator (à l’origine, c’est une création de Lovecraft, reprise dans plusieurs de ses écrits).
Dagon offre également des rôles en vue aux beautés Macarena Gómez (Sexy Killer, Musarañas) – l’apport de son personnage est crucial – et à la plus méconnue Raquel Meroño, habituée des séries télé espagnoles. Même si elle y fait montre de beaucoup de tempérament, son rôle de petite amie de Paul Marsh est relativement standard, mais elle est au centre du climax – très marquant – qui clôture le film. Enchaînée et dans le plus simple appareil (la nudité est frontale), elle est la proie sacrificielle de la divinité. Ce serait honteux d’en dire plus. Interrogeons-nous tout de même : est-ce que filmer de tels plans serait encore envisageable dans notre société actuelle, où les soupçons de male gaze ressurgissent pour un rien (même quand on ne sait plus quoi avancer pour discréditer une œuvre) ? Poser la question, c’est déjà y répondre. A.D.
PS: Ces dernières lignes sous-entendent évidemment que l’on parle de productions traditionnelles, en dehors des œuvres érotiques et pornos.
