Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 1: des enfants pas si innocents (The Innocents de Eskil Vogt).
Retrouver le Offscreen en cette période d’hiver finissante a procuré une joie intense aux habitués. La levée de la majorité des mesures prises pour contrer le COVID-9shit participe clairement de cet état d’euphorie et les sourires illuminaient la plupart des visages. En toute logique, les deux séances d’Ouverture (18h30, 21h30) étaient quasi sold out. Le public a donc répondu en masse au retour du festival bruxellois dédié aux cinématographies de genre et alternatives. Peut-être aussi que le peuple avait hâte d’écouter le traditionnel speech du taulier Dirk Van Extergem (la gentillesse faite homme)? Ou de se délecter des présentations de films effectuées par la belle Vanessa Sutour et les autres tribuns? Allez savoir…
Ce qui est certain, c’est que la qualité du film d’ouverture a mis tout le monde d’accord. Gérard Delorme vous avait déjà donné son avis positif sur The Innocents (De Uskyldige, Eskil Vogt, 2021), mais je me permets d’en remettre une couche. On aurait pu croire que Vogt se serait amusé à brosser un énième tableau de l’innocence pervertie, mais il n’en est rien. L’auteur de Blind : Un rêve éveillé (Blind, 2014) et fidèle collaborateur de travail de Joachim Trier (il a coscénarisé Oslo, 31 août, Thelma ou encore Julie (en 12 chapitres)) fait montre d’une subtilité bienvenue. Plutôt que d’opter pour un traitement de la fragilité des bambins mise à mal par la duplicité ou la malveillance des adultes, il choisit de dépeindre la part intrinsèque de cruauté propre à l’enfance. Le corollaire de cette volonté du cinéaste est que l’on se trouve face à des personnages d’enfants réalistes et qui ne sont pas vus au travers du prisme déformant de leurs aînés.
L’intelligence du casting est à souligner, puisque chaque enfant joue juste et s’éloigne de la ribambelle de mômes têtes à claques qui envahissent trop souvent les écrans de ciné. À ce titre, Rakel Lenora Fløttum (Ida) et Sam Ashraf (Ben) sont incroyables, mais le nom de chaque jeune comédien(ne) mériterait d’être cité. Fløttum et Ashraf sont les catalyseurs du récit et des enjeux narratifs. Alva Brynsmo Ramstad (Anna, la sœur autiste aux talents inattendus) et Mina Yasmin Bremseth Asheim (Aisha) viennent quant à eux se greffer à la trajectoire des deux précités pour former le quatuor sur lequel repose le film.
The Kids With All The Gifts
Il se cristallise dans The Innocents une idée des jeux de gosses qui tournent mal, exacerbée par les dons hors du commun développés par les enfants (télékinésie, transmission de pensée…). Dès lors, leurs aînés ne sont guère plus que des témoins impuissants, laissés dans l’incompréhension, ou des marionnettes entre les mains de leur progéniture (il n’y a qu’à voir le sort réservé à la mère de Ben). Grisé par l’ampleur grandissante de ses pouvoirs, Ben ne tarde pas à passer du côté obscur et à flirter avec les limites, jusqu’à atteindre un point de non-retour. Encore une fois, en dire plus serait criminel (d’ailleurs, à l’heure où j’écris, The Innocents devrait toujours être à l’affiche de certaines salles). Vous l’aurez compris: l’œuvre d’Eskil Vogt se construit sur l’ambiguïté des situations – à plus forte raison parce qu’elles impliquent des enfants – et tous ces éléments auraient pu former un ensemble grandiloquent, indigeste et capillotracté, propulsé à grand renfort de CGI. Il n’en est rien, car The Innocents se caractérise par une forme limpide d’épure et d’efficacité formelle tout ce qu’il y a de plus nordique. À l’époque du tout numérique et des «marvelleries», c’est assez rafraîchissant.

Place maintenant à la première semaine du Offscreen, qui inaugure en fanfare le cycle «Hong Kong Hors Catégorie + Category III» (Ebola Syndrome, Sex and Zen, Full Contact, Taxi Hunter, Man Behind The Sun…) – il culminera avec une conférence co-animée par le spécialiste Julien Sévéon (auteur de l’indispensable Category III – Sexe, sang et politique à Hong Kong) – et propose quelques séances Offscreenings de choix (Earwig, Flux Gourmet, Broadcast Signal Intrusion). Précisons que Lucile Hadzihalilovic et Peter Strickland viendront présenter leur dernier-né. Pour rappel, le fest dure 3 semaines. Toutes les infos (programmation, tarifs, lieux, etc.) sont sur leur site. A.D.
