Faiseur de mondes cramés, Araki n’a jamais cherché à caresser le public dans le sens du poil. Avec Nowhere, dernier hurlement de sa “Teenage Apocalypse Trilogy” il se fend d’une orgie visuelle et sonore qui ressemble à une télévision bloquée sur un soap californien sous acide. On ne regarde pas ce film : on le traverse, les rétines grillées par un stroboscope de sexe, de néons et de cris adolescents jusqu’à ce générique final où l’on remercie presque Araki d’avoir listé les noms de cette ménagerie improbable. Los Angeles y est un purgatoire en plastique, une fourmilière de beaux gosses trop vides pour survivre et trop conscients de leur vacuité pour l’ignorer. Dark, l’alter ego d’Araki incarné par James Duval, résume d’entrée : “L.A. est comme… nulle part. Tous ceux qui vivent ici sont perdus.” Et nous voilà propulsés dans cette fresque éclatée, mosaïque d’ados nihilistes, gothiques en carton-pâte, rockers torses nus, camés suicidaires, couples incestueux et bikers crétins, tous parlant une langue inventée où les insultes deviennent des poèmes.
Pionnier d’un certain cinéma indé, Gregg ne construit pas une intrigue : il balance une succession de visions qui flirtent tour à tour avec la farce outrancière, le soap dégénéré et l’horreur pure. Une starlette de Baywatch qui viole et détruit Egg avant qu’elle ne se suicide devant un télévangéliste en transe (John Ritter, sublime apparition absurde). Bart, junkie désespéré, qui s’asphyxie la tête dans son four. Zéro, petit frère errant, qui croise un zombie serrant un chiot mort. Et puis ce lézard géant armé d’un rayon laser qui débarque sans prévenir pour vaporiser des potiches : quand l’absurde devient le seul réalisme possible.
Mais Nowhere ne se contente pas d’accumuler les freaks et les déviances. Il impose une atmosphère : chambres tapissées de posters morbides, cafés goth où la pose écrase toute sincérité, murs polka-dots qui s’accordent aux fringues et partout cette lumière criarde, trop saturée pour être honnête. Même les dialogues, saturés de néologismes débiles finissent par devenir des mantras psalmodiés comme si l’Amérique tout entière s’était transformée en sitcom hystérique. Le climax ? Dark enfin rejoint par Montgomery, ange timide et nu, dans une parenthèse qui pourrait ressembler à une rédemption intime. Mais Araki, fidèle à sa logique de saboteur, refuse la consolation : Montgomery explose littéralement, remplacé par un insecte alien blasé qui lâche un « J’me tire » avant de quitter l’écran. Apocalypse intime, apocalypse cosmique : même combat.
Araki a toujours tourné en dehors du système, bricolant des films invendables, et c’est peut-être ce qui confère à Nowhere son aura de météore. Une distribution hallucinante — de James Duval à Denise Richards, de Traci Lords à Guillermo Diaz cowboy torse nu — des caméos improbables et une bande-son blindée de tubes hors de prix. Bien sûr, ça trébuche. Certains sketches s’étirent, certaines provocations sentent le vieux lubrifiant. Mais qu’importe : mieux vaut cette hystérie colorée que la grisaille réaliste servie ces derniers temps. Là où d’autres prétendent “raconter la jeunesse “, Araki choisit de la crucifier sur un autel de néons et de saturation.
Nowhere n’est pas un film, c’est une danse macabre. Une parade de mannequins, de camés et d’anges déchus qui se consument sous les projecteurs. Une comédie adolescente devenue apocalypse cosmique. Une farce grotesque où le rire et la mort s’embrassent comme deux clowns schizophrènes. Et au bout du compte, un poème baroque en Technicolor qui prouve qu’au royaume des ados perdus, l’apocalypse n’est pas un futur : c’est le quotidien.
17 septembre 1997 en salle | 1h 22min | Comédie dramatiqueDe Gregg Araki | Par Gregg Araki Avec James Duval, Debi Mazar, Rachel True |
17 septembre 1997 en salle | 1h 22min | Comédie dramatique

![[THE DOOM GENERATION] Gregg Araki, 1995](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2025/09/The-Doom-Generation-1068x561.jpg)
