Une expérience irrationnelle où une ville fantôme sert de matrice uniforme à un individu déconnecté. Une représentation réjouissante, drôle et terrifiante d’un enfer par un disciple de Roy Andersson.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR & ROMAIN LE VERN
Andreas (mais s’appelle-t-il Andreas?) se réveille dans un bus et débarque dans une ville étrange et où il est chaleureusement accueilli par un homme bizarre. Ce qu’il comprend très vite, c’est que tout lui a été préparé: logement, vêtements, emploi et femme. Sans chercher à s’enfuir, Andreas se rend compte que tous les habitants de la ville ne ressentent aucune émotion et passent leur temps à bavasser sur des éléments pragmatiques (décoration de l’appartement, ce genre). Question: comment faire passer un étonnant pamphlet social sur les nouvelles sociétés d’une rigidité cannibale à travers un humour absurde et une horreur sourde? Tel est le pari de ce petit film norvégien qui plonge dans le cerveau peut-être mort d’un Candide Kafkaïen aux yeux exorbités et se moque des sociétés occidentales qui vantent un bonheur artificiel et érigent en modèle de réussite le confort matériel. Processus peu novateur, certes, mais rarement traduit de manière aussi subtilement inquiétante et discrètement effrayante… Le cinéaste confirme: « J’adore Kafka. J’ai lu Le Procès très jeune et je ne connaissais rien de l’auteur. Je me souviens avoir été frappé par la capacité du personnage à se remettre en question sur le monde qui bouge autour de lui. Au lieu d’agresser les autres pour s’en sortir, il se contente de savoir ce qui ne va pas chez lui d’abord. Ce genre de raisonnements apporte une étrange énergie à l’ensemble. Personnellement, j’ai beaucoup aimé mettre en scène un personnage pareil parce que ça vous stimule et vous empêche de tomber dans la facilité. Le but à travers lui était de refuser les réponses évidentes et de complexifier toujours, tout le temps, avec un rythme lent qui puisse absorber le spectateur« . Par son subtil mélange des genres, Norway of Life emprunte à la fois à la comédie existentialiste absurde, à la cocasserie grinçante et potache, au drame conjugal, au vaudeville échevelé, au brûlot politique, à la satire antibourgeoise et au film d’horreur ouatée avec deux scènes purement graphiques qui provoquent une rupture de ton dans une narration jusque là placide. Dans la composition des plans, on pense à Sergio Leone: « La scène d’ouverture est un clin d’œil immédiat à l’univers de Sergio Leone comme à Paris, Texas de Wim Wenders. Le western est le meilleur genre qui soit pour décrire un étranger qui ne sait pas d’où il vient et qui débarque dans une ville inconnu. Le spectateur peut s’identifier à lui : j’aime l’idée de tout redémarrer à zéro et découvrir le monde sous de nouvelles perspectives. »
Au centre du récit, un individu à la ramasse va provoquer un microséisme dans un monde sophistiqué pour faire tout ce qui est interdit: renoncer au modèle de ce kit de vie pépère avec boulot, maison cossue et femme pour goûter à l’authentique et chercher la clé de la libération. Le bonheur rose bonbon organisé se mue en enfer méandreux où s’exprime la décadence sous une forme de quête de plaisirs ancestraux (la longue scène où le protagoniste creuse un trou en forme d’utérus et respire l’odeur d’un temps révolu, gorgée d’une renaissance où le désir ne se contente pas de désirer – scène qui justifie le titre du film) et le retour des sensations fortes (le suicide sous un train dont le personnage ressort quasi-indemne, comme si le film lui-même se moquait de lui). Mais Norway of Life n’obéit pas aux schémas prédéfinis – et c’est en cela qu’il séduit: il donne tous les indices et autres issues de secours au début avant de laisser le spectateur patauger dans la semoule comme le personnage principal: seul, coincé dans un cul-de-sac, sans boussole dans un monde déboussolé. Organisé dans un temps suspendu (impossible de le délimiter de manière concrète), le film, errant quelque part entre Antonioni, Wenders et Gilliam, fait peur, précisément par son absence d’humanité (le corps empalé d’un homme dans la rue n’atteint personne) et parce qu’il échappe à toute logique satirique en oubliant impoliment de répondre aux questions du pourquoi et du comment. A la manière des personnages qui semblent conditionnés pour ne jamais dire non : « Je considère Norway of Life comme très adolescent dans sa conception du monde étant donné sa radicalité et son côté no future. En même temps, quand on voit ce qui se passe autour de nous, on a vraiment l’impression qu’on devient tous lobotomisés, sinistres et indifférents. Par moment, je ne sais pas vers quoi on se dirige mais on s’y dirige. » (Ces propos ont été recueillis par Romain Le Vern au moment de la sortie du film en salles en 2006).

