[NOMAD] Patrick Tam, 1982

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Les vies paisibles de deux couples formés par quatre jeunes issus de milieux différents vont basculer lors du retour d’un homme, poursuivi jusqu’à Hong Kong pour avoir déserté l’armée rouge japonaise. Avec Nomad, Patrick Tam signe un film sur la jeunesse porté par une énergie et un sentiment de liberté extraordinaires. 

Hong-Kong, enfin prêt à sortir des armées de sabres, d’ensorcellements dégoulinants et de coup de tatanes, vit une nouvelle vague au début des années 80, où plus rien ne sera évidemment pareil. John Woo et Tsui Hark commencent à s’énerver dans leur coin, Ann Hui fait du bruit avec son Boat People… et Patrick Tam, remarqué d’abord avec le wu xia pian grandiose The Sword (1980) s’essaye à un cinéma beaucoup plus inclassable et éminemment chaos avec des titres comme Love Massacre et ce Nomad, tous deux champions dans l’art de l’insaisissable. Et c’est le second qui nous intéresse ici, à l’époque pris en grippe par la censure pour sa représentation légère et sulfureuse d’une certaine jeunesse hongkongaise. On peut très largement en sourire aujourd’hui, car c’est bien tout autre chose qui attire l’attention…

Dans un de ses premiers rôles, le délicieux et regretté Leslie Cheung incarne Louis, garçon aisé qui s’enferme dans sa chambre à sniffer de l’essence japonaise toute la journée, écoutant David Bowie ou les cassettes audio de sa défunte mère. Sa cousine Kathy, volage et coquette, fonce dans le cœur d’un maître nageur, Pong, qui vit encore avec sa famille. Et Louis croise le regard de Tomato, une fille qui multiplie les amants sans succès. Le quatuor va former alors un idéal de beauté et d’oisiveté, ou personne ne sait ce qu’il fera demain. Sauf, bien sûr, dormir au soleil, faire l’amour et attaquer le soleil au harpon. Nomad débute ainsi comme une comédie tendance Max Pecas (une scène délirante à la piscine où une armée de mistinguettes arrache le slip du pauvre Pong), puis commence à distiller une étonnante mélancolie… avant de repartir vers la comédie qui zozote (toujours ce brave Pong, une fois de plus, tente de conclure alors que son appartement est un vrai moulin). Mais ce qu’on pourrait assimiler à de la bouffonnerie commence à s’évaporer et à capter quelque chose d’infiniment plus émouvant: lorsque Louis rencontre Tomato, celle-ci gère deux appels téléphoniques en même temps; celui d’un amant dont elle veut se débarrasser, un autre qu’elle implore.

L’assurance dont fait preuve Patrick Tam dans la malice, la sensualité et la tendresse monte de dix crans lors d’une scène sublime, où deux amants investissent l’espace d’un bus à deux étages, s’éloignant, se caressant, s’évitant, se rejoignant, avant de faire éclater leur passion. Le monde est à eux, et leur cœur, probablement un peu à nous. De cette ballade hédoniste, surgit, comme d’un autre film, un déserteur japonais, qui va petit à petit, charger l’ambiance de plomb. Pour avoir quitté l’armée rouge, l’homme, ex de Kathy, doit se cacher sous peine de se voir assassiné! Son voilier, le Nomad, devient un synonyme d’évasion et d’espoir pour toute la clique. Même démonté par les producteurs, le final du film, où Tam abordait l’ombre écrasante du Japon sur la Chine de manière toute aussi violente, ressemble à une collision sidérante entre deux œuvres antinomiques. Comme si le cinéma de Eric Rohmer, dont l’influence est clairement perceptible dans cette chronique du «rien» et des amourettes, se faisait empaler peu délicatement sur un sabre. Le vrai, le pur chaos, sang sur le sable, celui qu’on ne voit pas venir et qui griffe, qu’on n’oublie pas. Risible ou terrifiant, à vous de trancher, mais en véritable conte cruel de la jeunesse, Nomad terrasse tout. J.M.

NOMAD. 烈火青春 | Lie huo qing chun.
Réalisé par Patrick Tam. Hong Kong, 1982

1 h 27 min
26 novembre 1982 (Hong Kong)
Avec Cecilia Yip, Leslie Cheung, Pat Ha Man-jik

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