NIFFF 2023: Charles Burns, « Acide », « Mad Fate »… En direct de la 22e édition

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Les organisateurs ont ouvert cette 22e édition du NIFFF en battant des records de fréquentation, laissant loin derrière le souvenir des années Covid. C’est l’occasion pour nous de faire notre bilan partiel après notre rencontre avec Charles Burns, invité en tant que juré de la compétition internationale (une première pour lui).

Aucun doute que le NIFFF a trouvé en Charles Burns un observateur pointu, indépendant, et dont le point de vue décalé enrichira certainement les débats. Pour avoir souvent centré ses histoires sur des adolescents ou des jeunes adultes comme dans son immense Black Hole, Burns aura probablement été sensible à certains thèmes ou motifs abordés dans les films de la sélection.

On pense notamment à Tiger Stripes, premier long métrage de la réalisatrice malaisienne Amanda Nell Eu, qui évoque le vécu d’une adolescente lorsqu’elle ressent les premières manifestations de la puberté. Son attirance pour la jungle et sa tendance à se comporter comme un fauve ne relèvent pas seulement de la métaphore: elle se transforme progressivement en tigre au fil d’une histoire qui dessine en filigrane un tableau caustique d’une société étouffée par ses préjugés et superstitions.

Autre premier film avec, pour héroïne, une adolescente: It lives inside de Bishal Dutta pourrait passer pour une banale histoire de possession par un esprit maléfique, mais il se distingue par son contexte particulier, celui d’une famille d’origine indienne qui cherche à s’intégrer aux États-Unis. L’obsession de la normalité rend l’héroïne sourde et aveugle à l’héritage culturel que son entourage tente de préserver, alors que c’est là que se trouve son salut. Produit efficacement par Neon, le film compense l’inexpérience et les maladresses de son jeune réalisateur par une esthétique forte et des intentions louables.

Improvisé à la suite de X par la force des choses (le Covid ayant forcé le réalisateur Ti West et son actrice Mia Goth à rester plus longtemps que prévu en Nouvelle-Zélande), Pearl raconte comment au début du XXᵉ siècle, une jeune fermière qui rêve de gloire devient la tueuse folle de X. Les amateurs apprécieront ce lointain hommage à Massacre à la tronçonneuse, référence que l’on retrouve de façon très oblique dans Perpetrator de la réalisatrice Jennifer Reeder.

Un film qui prend son temps et fait mille détours et discours féministes avant d’entrer dans le vif du sujet (qui rappelle d’ailleurs son précédent Knives and girls): un maniaque kidnappe des collégiennes pour les dépecer et vendre leurs organes. Cette partie est suffisamment forte et originale pour donner l’impression de jamais vu, à condition de n’avoir pas été définitivement dérouté par une approche excessivement alambiquée.

Deux films se faisaient étrangement écho, avec des thèmes communs, mais des traitements radicalement différents. Tout d’abord, Superposition, de la Danoise Karoline Lyngbye se situe dans un registre proche de La quatrième dimension, mais son ambiance glaciale est héritée de Michael Haneke, avec un prologue qui reproduit presque plan par plan celui de Funny Games, jusqu’à l’arrivée en voiture d’un couple et de leur enfant à leur destination, une maison isolée au bord d’un lac, où ils sont censés faire l’expérience d’une nouvelle vie en dehors de la ville. Après moult digressions et discussions à tendance bergmanienne, le sujet se dévoile non sans avoir été annoncé par de multiples et insistants effets de miroir: l’homme et la femme sont visités par leurs doubles, qui cherchent à s’emparer de leur enfant. Autant la raison qui préside à cette situation absurde est laissée dans l’ombre dans Superposition, autant le mystère est volontairement gommé dans Cucko’s curse, une coproduction hispano-allemande de Mar Targarona.

Ici, un couple espagnol dont la femme attend un enfant échange son appartement avec un couple allemand plus âgé. L’intrigue est très solidement écrite, avec une propension à prendre le spectateur par la main un peu plus que nécessaire. Cette fois, ce ne sont pas des doubles qui cherchent à s’éliminer, mais des parasites qui cherchent à investir des corps plus jeunes lorsque les leurs commencent à donner des signes de fatigue. D’où le coucou du titre dont le thème est copieusement décliné.

À la suite de Nos cérémonies l’année dernière, un autre premier film français montre des jumeaux, du soleil et de l’eau, mais la ressemblance s’arrête là: dans Tropic, d’Edouard Salier, deux frères suivent un entraînement intensif pour devenir astronautes lorsqu’un accident remet en question le programme et leur destin. Sur de belles images en 16mm, le contexte SF laisse très vite la place à un drame familial qui traite de compétition, de jalousie et de sacrifice, mais finit par se diluer faute de concentration sur un thème précis. Pas étonnant si le film a des airs familiers: il cherche comme ses semblables à définir ce qui constitue le cinéma fantastique français d’aujourd’hui.

Acide de Just Philippot fait aussi partie du lot, et confirme que le genre ne lui sert que pour établir un contexte général (des pluies acides s’abattent sur la France) propice à amplifier les conflits particuliers de ses personnages (une famille décomposée). Ceux-ci ont beau passer leur temps à s’engueuler (comme les survivants dans La nuit des morts-vivants), le cinéma de Philippot est clairement plus proche du réalisme social de Ken Loach que de l’horreur de George A. Romero.

Seul film d’animation de la sélection, White plastic sky de Tibor Bánóczki et Sarolta Szabó est un pur récit d’anticipation qui imagine la vie à Budapest en 2123: toute vie animale et végétale a été détruite sur terre, les humains survivent sous cloche et leur durée de vie est strictement limitée à 50 ans, après quoi, leurs corps appartiennent à la société. Comme dans Soleil vert, les corps ayant passé la date limite servent de nourriture, après avoir été transformés en végétaux au terme d’un processus complexe. Le récit implique un scientifique décidé à empêcher la transformation de sa femme qui a décidé de devancer l’appel à la suite de la mort de leur fille. S’ensuit un périple mouvementé à travers un univers d’une ampleur assez stupéfiante qui serait très compliqué à représenter autrement qu’en animation. Quant aux personnages, ils sont animés selon la technique du rotoscope qui préserve les mouvements et expressions faciales d’acteurs filmés en prises de vues réelles.

Last but not least, nous avons pu rattraper Mad fate, dernier film de Soi Cheang, qui n’est pas à la hauteur de Limbo, mais témoigne que le cinéma de Hong Kong est toujours capable de frapper fort. Le film est produit par Milky way et présente toutes les caractéristiques de la méthode Johnnie To, qui privilégie le travail d’équipe tout en laissant à chacun la possibilité de briller. Signé Yau Nai-Hoi (vieil habitué de Johnie To), le scenario est centré sur un diseur de bonne aventure (Ka-Tung Lam, le détective de Limbo) qui croit pouvoir changer le destin, lorsqu’il s’associe malgré lui à un livreur aux tendances meurtrières (Lok Man Yeung), tandis que le flic local cherche à coincer un tueur de prostituées.

Bien que solidement ancré dans un contexte assez sombre, le film s’apparente à un genre hybride qui contient des éléments de comédie dont un exemple était le Mad detective de Johnnie Go. De la même façon, le héros est présenté comme borderline, si bien que lorsqu’il franchit la limite de la démence, on ne sait plus très bien s’il est dedans ou dehors. Après un début assez fracassant, le script perd un peu de son élan, que Soi Cheang compense avec une énergie jamais en défaut, soutenu par d’excellents interprètes et un directeur de la photo très fort pour filmer une atmosphère d’orage sur le point d’éclater. Les exégètes pourront aussi y aller de leur interprétation du tableau que Cheang fait de Hong Kong, une ville peuplée de prostituées, de psychopathes et de citoyens réduits à des expédients pour changer un destin qui s’annonce funeste. G.D.

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