Nicolas Winding Refn: Bronson avec lui!

Malgré son jeune âge, Nicolas Winding Refn a une culture cinéphile extrêmement dense s’étendant de Kenneth Anger à John Waters en passant par Stanley Kubrick. En devenant cinéaste, il a beaucoup appris sur les rouages de ce milieu, notamment lors de la trilogie Pusher : le premier volet était un succès inattendu au box-office Danois et les deux autres, montés uniquement pour éponger une dette d’un bon million de dollars, tenaient de la réussite artistique. Cette démarche a considérablement modifié sa manière de faire du cinéma. Aujourd’hui, il revient avec un nouveau long-métrage, Bronson, qui confirme sa capacité à mélanger différentes formes d’expression pour créer un résultat unique, juste avant Valhalla Rising, un film de vikings qui devrait sortir en France à la fin de cette année.

Comment est né le projet ?
A la base, je n’étais pas excité par l’idée de réaliser un biopic de Michael Gordon Peterson. Sans doute parce que le personnage ne me passionne absolument pas. Ce n’est pas que je le trouve inintéressant, au contraire, mais je n’ai pas grandi avec lui et je n’ai pas vécu en Angleterre pendant toute cette période. Il n’incarne pas chez moi ce qu’il représente aux yeux des autres. Donc, d’emblée, il s’est posé un problème de neutralité. En revanche, lorsque j’ai commencé à me renseigner sur lui, j’ai vu ce que l’on ne voit pas habituellement : le fait qu’il ait voulu ressembler à Charles Bronson et qu’il l’ait transformé en icône pop. Je voulais travailler dans cette direction en apportant beaucoup de modifications au scénario d’origine et en situant son parcours dans une prison. Fallait-il que je m’affranchisse des codes ou que je m’y adapte ? Je ne vous cache pas que j’avais aussi besoin d’argent pour mon film suivant, Valhalla Rising et cette nécessité de me battre pour trouver de l’argent m’a considérablement inspiré au moment de l’écriture. Donc avant d’être un film sur « comment Michael Peterson est devenu Bronson », c’est devenu un film sur « comment je suis devenu réalisateur ».

On pense beaucoup à Orange Mécanique. Vous revendiquez ?
Bien sûr. De toute façon, dans n’importe quel film aujourd’hui, si vous mettez de la musique classique, vous serez forcément assimilé à Kubrick. Or, je revendique mes influences. Plus encore que Kubrick, je peux même dire que j’ai été influencé par Lindsay Anderson, en particulier un film comme O Lucky Man. On me parle souvent d’Alan Clarke pour la manière dont il filme la prison dans Scum. En réalité, je n’ai jamais vu un seul de ses films. Ce que j’apprécie dans le cinéma britannique des années 60, c’est une expression de colère émanant de la culture pop et de toute cette période du «swinging London». Celui à qui je dois tout et à qui j’ai tout pompé, c’est Kenneth Anger. Littéralement, Bronson est un mélange entre Scorpio Rising et Inauguration of the Pleasure Dome. J’ai rencontré Anger il y a quelques mois à Copenhague. J’ai passé du temps avec lui et je lui ai dit : « je t’ai tout volé pour faire Bronson » et il m’a répondu : « Be my guest! ». Dans la vraie vie, je suis quelqu’un de plus conventionnel, de plus classique. Chez moi, je regarde des comédies romantiques avec ma femme et mes enfants.

Comment avez-vous travaillé la bande-son ?
Au début du film, Michael dit qu’il a toujours rêvé de devenir célèbre. C’était exactement ce que je voulais quand j’étais à la fin de mon adolescence, sans nécessairement savoir quelle forme d’art je souhaitais explorer. Comme lui, je me souviens avoir cherché une option pour devenir célèbre. Au lieu de la musique, j’ai choisi le cinéma. A chaque nouveau film, j’essaye de mettre les images en musique. En travaillant sur Bronson, je me suis demandé comment je pourrais mettre en musique un film de prison. J’en suis arrivé à la conclusion d’utiliser les Pet shop Boys. Du coup, j’ai passé des morceaux de Pet Shop Boys à répétition pendant toute la pré-production jusqu’à rendre mon assistant complètement dingue. Au fur et à mesure que je travaillais dessus, en écoutant cette musique, je changeais beaucoup d’éléments en partant dans différentes directions. A la base, j’avais contacté les Pet Shop Boys pour qu’ils réalisent la bande-son. Mais ils n’ont pas pu pour des raisons d’emploi du temps et d’argent. A l’arrivée, j’ai réussi à utiliser leur morceau, It’s a sin. Souvent, dans les films de prison, les personnages veulent s’évader. Dans ce cas, les possibilités se révèlent extrêmement limitées et c’est pour ça que j’ai modifié la donne en créant un univers extérieur presque plus terrifiant que la prison. Quand j’ai lu sa biographie, je me suis rendu compte qu’il ne voulait pas sortir et préférait rester dans la prison parce que c’était un lieu dans lequel il pouvait se mettre en scène. Je n’avais pas envie non plus qu’il y ait une résonance sociale dans son parcours. Plus ça progressait, plus j’allais vers quelque chose de personnel. La fin du film, par exemple, où il essaye de reproduire un tableau de Magritte, n’est pas celle qui était prévue à l’origine. Autrement, la musique classique accentue la dimension opératique et flamboyante qui correspond au trait de caractère de Bronson. Il voit la vie plus grande que ce qu’elle est. Pour la musique utilisée lors de la scène du strip-tease et qui sert de générique de fin, j’ai choisi de l’électro, du groupe Glass Candy.

Seriez-vous prêt à retourner vers un cinéma plus énigmatique comme à l’époque de Inside Job?
Non. J’aime les climats mystérieux, mais je connais les dangers de faire des films comme Inside Job. Je sais comment éviter les pièges aujourd’hui, plus qu’avant en tous les cas. Si vous regardez un film comme Bronson, vous vous rendez compte qu’il n’y a pas d’histoire. Tout s’exprime contre les conventions et contre les codes dramatiques usuels. En Grande-Bretagne, le film a été encensé par la presse et le public. Je pense qu’il y a encore aujourd’hui des spectateurs qui ne demandent qu’à être surpris par un film. Je viens juste de voir à la télévision un speech de Barack Obama. Il s’est adressé à la jeunesse pour les convaincre que leur avenir pouvait être différent. C’était une forme de challenge qui ne date pas d’aujourd’hui mais la nécessité de croire est indispensable aujourd’hui. Avec mes moyens, j’essaye de lancer le même genre de challenge aux jeunes cinéphiles en montrant qu’il est possible d’inventer de nouveaux modes narratifs en partant de bases anciennes.

Où en est Valhalla Rising ?
Récemment, il m’est arrivé un événement formidable pour Valhalla Rising. J’ai fait les castings de Bronson et Valhalla Rising simultanément. Je venais de finir le tournage du premier et je me suis rendu compte que j’avais mis toutes les idées visuelles que j’avais initialement prévues pour Valhalla Rising dans Bronson. Quand j’ai commencé à travailler sur le projet suivant, je me suis rendu compte que j’avais une nouvelle perspective de la manière dont le film pouvait progresser. J’en suis si heureux, parce que je suis resté coincé pendant des années avec la trilogie Pusher. A ce moment-là, je nourrissais des idées préconçues, je savais la direction qu’il fallait prendre. Je me suis rendu compte que je refusais l’autorité, que je n’aimais pas que des gens dirigent mon travail. Passer de Pusher à Bronson puis Valhalla Rising était la meilleure démarche artistique que je puisse faire. Le résultat est devenu un voyage plus spirituel en Ecosse que nous avons tourné dans des conditions périlleuses.

Suite au succès du premier Pusher, le personnage principal est devenu un héros national au Danemark alors qu’il était ouvertement décrit comme un antihéros. On a vu les mêmes phénomènes sociétaux à travers des films comme Taxi Driver et Scarface. Avec Bronson, on peut se demander si vous n’aimez pas les personnages ambigus célébrés pour de mauvaises raisons.
Absolument. Je suis attiré par ce genre de personnages parce que je suis fasciné par l’ambiguïté. Inconsciemment ou non, le spectateur est susceptible de s’y retrouver. Je ne fais pas de cinéma pour gagner de l’argent. J’ai peut-être tort car ma passion pour le cinéma peut s’exprimer au détriment de ma vie familiale. Mais je préfère un spectateur qui sort de mon film et qui y repense des mois après l’avoir vu, que rien du tout. L’art est un acte de violence. L’art est supposé vous violenter. La question que le film pose est simple : comment faire du cinéma underground en prenant des détours mainstream ? Je suis fasciné par ce raisonnement. N’importe qui peut réaliser un film underground ou même réaliser un film doté d’un budget de millions de dollars dans une franchise. Mais il est moins aisé de tromper le public et trouver une intégrité nécessaire pour faire ce que l’on veut. Dans cette catégorie, je citerai William Friedkin qui reste un exemple passionnant. Je suis un fan absolu de La Chasse – Cruising et c’est le seul film au monde dont je ne pourrais pas proposer de remake tant je le trouve parfait. D’ailleurs, aujourd’hui, qui pourrait remplacer Al Pacino? Attendez voir. Ah, si, peut-être George Clooney.

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