« Scorsese, c’est quelqu’un qui rejoue tout à chaque film, et il le sait bien. »
C’est peut-être lié au fait que la concurrence des images n’a jamais été aussi forte.
Chaque film aujourd’hui, s’il veut exister, doit frapper un grand coup, et ce quelle que soit sa « nature ». Je fais souvent cette analogie entre ce qui se passe dans l’art contemporain avec les Biennales et ce qui se passe dans le cinéma avec les festivals. On en arrive là : d’un côté, la recherche d’un effet de signature à tout prix, la reconnaissance des films par des prescripteurs, et de l’autre, un cinéma industriel qui a souvent un mépris assez souverain pour son public (en tout cas je le ressens parfois comme ça en France). Je suis toujours gêné d’entendre une vedette parler d’art contemporain, d’engagement et d’inspiration, et la voir dans le même temps tourner des trucs absolument atroces, traçant par-là une frontière intangible entre son public et ce qu’elle aime dans la vie. Cela sous-entendrait que le cinéma « grand public », ou de divertissement, doit absolument évacuer toute idée de complexité, d’exigence, de recherche, pour toucher son spectateur. Mais plus largement, on vit une époque profondément schizophrène, presque bipolaire. On veut un monde meilleur, mais on ne pense pas à l’environnement visuel et sonore des citoyens. Il suffit de marcher dans la rue d’une grande ville pour voir cette agression permanente de la laideur sur les gens. Politiquement, je trouve ça horrible. Ce cynisme, je ne le ressentais pas quand je rencontrais des cinéastes qui travaillaient à Hollywood: ils essayaient de concilier leurs goûts avec une certaine exigence industrielle. Ils ont une conception du cinéma assez haute, qu’ils tentent de raccrocher à une industrie qui par essence demande à ce qu’ils s’adressent au plus grand nombre de gens à la fois. Mais surtout, tous avaient une culture commune: Joel Silver (producteur éclairé de Predator, Die Hard, et la saga L’Arme fatale, NDLR) connait aussi bien le cinéma que Scott Rudin ou Lawrence Bender. A partir du moment où il y a une culture commune, un amour du cinéma en commun, il se passe quelque chose. Il peut y avoir un projet industriel et un projet culturel. Aux États-Unis, en Corée, les cinéastes se retrouvent entre eux pour parler de cinéma: ils ont des lieux pour ça; comme la DGA à Los Angeles, ou la Directors Guild of Korea en Corée. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais à l’arrivée on a le cinéma industriel qu’on mérite: il suffit de regarder les bandes-annonces des comédies de l’été. Beaucoup de cinéastes américains interrogés pour le livre ont essayé de trouver des méthodes pour soumettre leur vision à une certaine exigence commerciale. Certains étaient plus protégés, les frères Coen par exemple, d’autres ont bâti leur propre territoire (David Lynch)… Scorsese, c’est quelqu’un qui rejoue tout à chaque film, et il le sait bien.
Cela rejoint un peu la thèse officieuse de Jean-Baptiste Thoret sur la « fin de la classe moyenne cinéphile », avec une industrie coupée en deux. Pour faire très simple : d’un côté des films d’auteur qui n’ont d’autres velléités que de s’adresser à une petite caste, de l’autre, des blockbusters qui n’intéressent plus que les spectateurs occasionnels. Entre les deux, plus rien, plus d’espace pour le cinéphile du milieu, celui qui pratique la chose sans être un expert.
Je ne savais même pas qu’il avait théorisé ça ! C’est vrai que d’abord, les films ne dialoguent plus entre eux. Ensuite, ils ne dialoguent plus avec le spectateur. Le livre n’est que sur ça, sur mon envie de dialoguer avec le cinéma : à l’époque je voulais devenir cinéaste. Et en tournant des films, j’ai envie de poursuivre une forme de dialogue avec les films des cinéastes que j’admire.
J’ai comme l’impression que le grand livre d’entretien avec les cinéastes, qui a biberonné des générations de cinéphiles, est moins en vue.
Moi, je suis un enfant du Hitchcock/Truffaut (1966). Truffaut est le cinéaste français qui a le mieux su mettre en harmonie son désir de cinéma et la manière d’en parler.
Tout le monde répond toujours celui-là! Je dois confesser que je ne l’ai pas lu…
C’est le livre qui m’a donné envie de faire des films, qui m’a fait comprendre des choses essentielles sur le cinéma, et qui encore aujourd’hui m’est utile quand j’écris quelque chose. Et tant que cinéaste, j’aimais l’idée de faire non pas un livre de critique, mais un livre de témoignages. Ce qui est plus en accord avec qui je suis aujourd’hui.
Finalement, les grands livres de cinéma sont souvent des livres d’entretiens. Qu’on pense au Cinéma selon Melville de Rui Nogueira (entretiens réalisés en 1970) ou au Conversations avec Sergio Leone de Noël Simsolo (1987).
Je le crois aussi.
On y apprend souvent beaucoup plus que dans les monographies de 300 pages.
C’est étonnant, hein ?
L’avantage aussi de ce format, c’est qu’on n’a pas besoin d’avoir vu les films en question pour trouver les entretiens passionnants…
Je voulais un livre ludique, que les gens aient envie de s’approprier, annoter, triturer, emmener avec eux un peu partout… J’ai insisté pour qu’il soit accessible financièrement. Les livres sont aujourd’hui très chers. Ma grande joie, c’est qu’aucun de ces entretiens ne se trouve sur le net.