Joseph Pierce, Joachim Hérissé, Lkhagvadulam Purev-Ochir, Thomas Deknop, Garance Kim… Courts mais bons!

0
1700

Après quatre jours de projections, retour sur la sélection des courts métrages proposés en compétition au Festival Format Court, ayant donné un bel aperçu de la production mondiale de l’année écoulée en la matière et permettant de rattraper de vrais beaux films de cinéma.

Cette 4e édition du Festival Format Court, tenue du 13 au 16 avril au Studio des Ursulines (Paris), fut l’occasion parfaite pour découvrir comme il se doit des courts métrages, format trop souvent rattrapé sur des écrans d’ordinateurs ici présenté sur un vrai écran de cinéma et ayant fait l’objet d’une curation toute attentive à la diversité de ses formes et de ses genres. Du film expérimental d’auteur reconnu (La Première de Nadav Lapid, petit shoot de cinéma chaos dans l’enfer d’une avant-première cannoise) au road-movie délicat et déprimé (Sami la Fugue de Vincent Tricon, avec un Idir Azougli n’ayant pas volé son prix d’interprétation) en passant par la fable absurde (Tête de Brique d’Alexis Manenti, qui signe un premier film en tant que réalisateur à la production ambitieuse et soignée), c’est un véritable tour d’horizon que nous proposait là Format Court, webzine de référence sur les courts métrages en France ayant réussi avec ce festival son passage à l’événementiel.

Le choix du jury professionnel de décerner le Grand Prix Format Court au film d’animation Scale de Joseph Pierce semblait une évidence tant le film, de 14 minutes seulement, a pu stupéfier et enthousiasmer. Projeté l’année dernière en séance spéciale à la Semaine de la Critique, Scale raconte l’histoire de Will, un homme dopé à la morphine essayant de finir sa thèse portant sur les panneaux de signalisation routière. Son cycle destructeur l’ayant coupé de sa femme et de ses enfants, il médite, seul, chez lui, dans un espace domicile risquant à tout moment de l’anéantir. En effet, l’homme souffre d’une perte du sens de l’échelle, rendant chaque élément de sa vie potentiellement cauchemardesque. Dans ses phases de délires, ses bras deviennent le réseau autoroutier d’Angleterre et le souvenir de ses deux jeunes enfants des ogresses prêtes à l’engloutir, ou à l’inverse des poupées miniatures qu’il menace de briser. La technique d’animation en rotoscopie, partant d’images en prises de vue réelles par dessus lesquelles sont dessinées les plans, plonge le spectateur au cœur du vertige quotidien de Will. Son corps tout entier est un crépitement permanent, semblant muter d’un état à l’autre 24 fois par secondes. Le spectateur scrute ébahi ici un œil trop gros, là un doigt trop fin, comme autant de signes d’un délitement à venir du personnage principal. Si cette implosion arrivera bien au terme d’un trip au montage filmique et sonore tout britannique dans son cisaillement, Joseph Pierce surprend en laissant poindre dans son récit une vraie émotion, traçant finement l’itinéraire d’un homme condamné à ne plus vivre sur le même plan que les autres, et dont le déchirement émotionnel, au delà du choc formel du film, finit par emporter la mise.

Cette qualité se retrouve également dans l’autre grand coup de cœur de cette édition, Écorchée de Joachim Hérissé, film d’animation également, mais utilisant lui le stop-motion, qu’il est intéressant d’avoir rapproché ainsi de Scale tant les deux œuvres utilisent à leur avantage leurs techniques propres d’animation pour traiter de la métamorphose. Cette dernière, qui avance dans Scale toujours sur une ligne de crête, planant comme une ombre menaçant d’engloutir l’identité de son personnage principal, est dans le film de Joachim Hérissé traitée plus frontalement. Quelque part dans un marais embrumé, deux sœurs siamoises, la Bouffie et l’Écorchée, sont reliées l’une à l’autre par la jambe. La première, ventripotente, impose à l’autre un rituel quotidien, fait de dépeçage de lapins et de valse du soir forcée. L’autre, rachitique et dépourvue de peau, subit et semble, à la vue d’une barque vide voguant mystérieusement devant chez elles tous les jours, songer à un ailleurs. C’est finalement un rêve qui va plonger le film dans un tournant horrifique net, faisant de cette histoire de domination, d’émancipation, de vide et de plein, un conte cyclique à l’efficacité implacable. Jonglant alors entre la fable poétique et l’horreur la plus crasseuse, le film évoque de manière assez frontale Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, avec ses rituels carnassiers et ces corps (dé)cousus, mais où le Texas politique aurait laissé place à un bayou abstrait dont le piège est existentiel. Le travail sur les poupées d’Aline Bordereau, plasticienne que Joachim Hérissé est allé chercher pour sa maîtrise des matières textiles, laisse à voir ce qui sont peut être les premiers effets gore du cinéma entièrement secs, toutes les matières corporelles étant faites de tissu; comment oublier alors, au milieu de ce rêve poisseux, ces fontaines de ficelles rouges semblant couler pour l’éternité?

Les autres perles de cette compétition pouvaient aussi se trouver du côté de fictions d’apparence plus classique mais non moins capables de troubler ou émouvoir. Snow in September de Lkhagvadulam Purev-Ochir, que l’on savait auréolé du prix du meilleur court-métrage aux festivals de Venise et de Toronto 2022, a constitué l’un des emballages formels les plus maîtrisés de cette édition, fort d’une photographie dépeignant une Mongolie en nuances de gris et d’un sens du cadre particulièrement fort. Film de coming-of-age centré sur un jeune homme vivant dans une barre d’immeuble délabrée soviétique, Snow in September est un film gardant dans ses périphéries l’étrangeté de l’adolescence pour mieux nous en faire faire l’expérience. Davka, l’adolescent en question, calme et rangé, minaudant tout juste avec l’une de ses camarades de classe, ouvre un jour la porte de son appartement à une femme. En l’absence de sa mère, dont elle dit être l’amie, elle lui demande de l’héberger quelques heures, rétorquant ne pas pouvoir rentrer chez elle, quelques étages plus haut. Si l’échange n’a l’air de rien, cette rencontre avec une présence féminine plus âgée mystérieuse (personne ne s’avèrera en fait connaître cette personne) suffit à infuser tout le film d’une aura obsessionnelle, agissant sur la sexualité de Davka comme un catalyseur et fixant ce qui n’était alors qu’en germe. Snow in September parvient, avec des petits riens mais une grande classe, à enregistrer la trace d’un dérèglement irrémédiable, rendu sensible par trois acteurs principaux extrêmement convaincants.

Nous citerons également dans les films de fiction à ne pas rater Binge Loving de Thomas Deknop (ayant remporté au Festival Format Court les prix de la presse, du jury étudiant et du public), l’histoire bizarroïde d’un détective enquêtant sur un homme et sa maîtresse pour le compte d’une cliente. Dans la plus pure tradition du genre, cliente et détective finissent par nouer une relation, dont on laisse découvrir de quelle nature exacte elle est. Drôle et diablement bien filmé, le film propose même un petit morceau cronenbergien à se mettre sous la dent.

Comment ne pas citer enfin la très belle réussite de Ville Éternelle de Garance Kim, film autoproduit dans lequel deux jeunes adultes, autrefois camarades de collège, se retrouvent le temps d’une marche à travers champs en direction d’un aéroport. Comme Alfonso Cuaron filmait les avions dans Roma, Garance Kim fait du chahut des transports filant autour des deux personnages un chaos lointain ne parvenant pas à percer cette bulle d’insouciance. Fort de quelques vrais beaux plans de cinéma, de deux comédiens (dont Garance Kim elle-même) surdoués de drôlerie, Ville Éternelle nous rend extrêmement curieux de voir ce que proposera la jeune réalisatrice par la suite.

Les documentaires, bien représentés dans la compétition, ont été également l’occasion de belles découvertes. Le vétéran belge Olivier Smolders signe avec Masques un film que l’on ne pourra certainement pas recommander à tous, mais qui a su exciter la flamme de l’amateur de video essays que nous sommes. A partir de la mort de son père et de la dernière image disparue de son visage, Smolders dessine une histoire universelle de l’intimité des masques humains en plongeant autant dans ceux que nous nous imposons que dans ceux qui s’imposent à nous, plans lancinants et voix caverneuse à l’appui. Rien de révolutionnaire certes, mais l’exécution vraiment réussie parvient petit à petit à questionner le sens des images que le réalisateur nous donne à voir, jusqu’aux plus insoutenables (gueules cassées longuement passées en revue, opération de cornée, nourrissons décédés dans des mises en scène post-mortem). Elles deviennent alors les souvenirs d’existences passées que nous partageons tous, fixés dans un regard qui est aussi le nôtre, générateurs de ces masques immortels.

La Vie sexuelle de mamie d’Urška Djukić et Émilie Pigeard mise également sur un effet de sidération. Imposant un style d’animation enfantin d’abord amusant dans son détournement des propos rapportés de la vie sexuelle de femmes slovènes, mais tranchant rapidement face à l’évocation des supplices subis et des viols. Un documentaire au travail sonore extrêmement éprouvant, qui évoque aussi le caractère malheureusement contemporain d’histoires vieilles pourtant d’un demi siècle ou plus.

Enfin, si nous préférons évoquer les réussites plutôt que les déceptions, mentionnons-en toutefois une, tant elle nous a rappelé exemplairement que les échecs en court métrage ne sont au fond pas un problème. Ainsi de Lino, film réalisé par Aurélien Vernhes-Lermusiaux, mettant en scène l’opération de déminage nocturne d’un obus sur une plage de Normandie. Le soldat du titre, Lino (interprété par le toujours génial Pierre Lottin), que l’on devine travaillé par un syndrome post-traumatique, est chargé d’évacuer les maisons alentour. Dans l’une d’entre elles, il tombe sur une femme, en réalité vampire, et qui changera à jamais sa nature. L’idée, passionnante en soi, de traiter de l’armée comme d’une éternelle forme de violence utilisant les corps des soldats comme un vampire le fait de ceux de ses victimes, trébuche ici sur une confrontation au film de genre qui peine à convaincre. Aurélien Vernhes-Lermusiaux, dans un geste étonnant, a semblé à l’issue de la projection lui-même désolé du film, regrettant selon ses mots d’y avoir mis « trop de genre ». Marqué par des images fortes (le film est tourné avec une caméra ultra sensible permettant de filmer des scènes de nuit sans éclairage artificiel), Lino sait pourtant se faire dans sa première partie obsédante, usant d’une imagerie onirique à l’influence lynchienne peut-être un peu appuyée, mais néanmoins aboutie. C’est bien son second morceau qui déçoit, l’hésitation du cinéaste à se lancer dans le film de vampire se ressentant à l’écran et cette figure emblématique du cinéma de genre semblant finalement arriver mal à propos. Pourtant, et si Lino n’est pas le grand film chaos qu’il aurait pu être, on aurait tort de lui en vouloir et nous déposons un cierge dans l’espoir que les envies d’expérimentations d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux n’auront pas été trop rebutées par le film, tant celui-ci fait montre de belles promesses.

Cela rappelle aussi que le court métrage est en partie là pour cela : expérimenter et se rater. Le public comme les équipes de production peuvent trouver dans cette forme plus libre que le long métrage (autant dans son économie que dans le temps qu’elle demande aux équipes et aux spectateurs) une plus grande clémence, donnant davantage envie de souligner dans chaque film quels éléments fonctionnent et comment ceux-ci peuvent venir nourrir le cinéma d’aujourd’hui et de demain. Le petit monde du court métrage est ainsi fait, convivial et enclin au partage, et l’on remercie le Festival Format Court de nous l’avoir rappelé. T.R.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici