[MY OWN PRIVATE IDAHO] Gus Van Sant, 1991

River Phoenix, Keanu Reeves et Gus Van Sant inventaient alors le film grunge, héritier des road-movies des années 1970.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Avec My Own Private Idaho, Gus Van Sant consolide les bases de Mala Noché (son premier long métrage), peaufine l’atmosphère envoûtante de Drugstore Cowboy et simule un sujet casse-gueule (la prostitution masculine) pour parler d’autres choses pas nécessairement drôles: les carences affectives, la détresse amoureuse, l’horreur existentielle. L’idée du film lui tenait à cœur depuis Mala Noche, le long métrage qui l’a fait connaître. Est-ce une incidence mais Gus Van Sant y parle déjà d’une histoire d’amour impossible et l’un de ses personnages cite au détour d’une conversation qu’il aimerait se réfugier en Idaho. Malheureusement, à l’époque, les producteurs n’étaient pas très confiants à l’idée de raconter la dérive de deux prostitués gays et préféraient que le cinéaste s’attarde sur le sujet d’un autre film. Ce sera Drugstore Cowboy, sorte de cousin lointain de Panique à Needle Park question uppercut, un succès qui permettra au metteur en scène exigeant non pas de réaliser une énième babiole commerciale mercantile (se souvenir que son remake de Psychose, tant décrié à l’époque, était juste une expérimentation et non pas un machin poseur pour faire de la thune) mais de simplement faire le film qu’il désire depuis le début: une œuvre sur les jeunes mecs de la rue de Portland, ville pluvieuse de l’Oregon. Et échafauder autour d’anecdotes recueillies, une histoire d’amitié et d’amour qui ne se termine pas très bien. Ce sera My Own Private Idaho, qui peut se voir comme le Macadam Cowboy des années 90 avec, à la place du couple Dustin Hoffman-Jon Voight, Keanu Reeves et River Phoenix.

Selon les règles du road movie, les deux personnages principaux s’opposent rien que dans leur choix de se prostituer: Mike le fait pour gagner du fric tandis que Scott, fils à papa, ne fait ça que pour emmerder son père. Ce qui est intéressant, c’est le cheminement des deux personnages dont l’un tente de s’éloigner des sphères familiales (haine absolue du père) et l’autre demeure intrinsèquement attaché (quête bouleversante de la mère). Le fait qu’ils plongent dans la drogue est une façon de trouver refuge ailleurs que dans notre monde. Là encore, les personnages affichent leur refus d’appartenir à la société et de se plier aux conventions d’usage. Peut-être brûlent-ils leurs ailes parce qu’ils savent que plus tard, ils n’auront pas l’occasion de faire ce qu’ils veulent. Il y a quelque chose de Shakespearien dans leur façon de dépasser les barrières sociales, culturelles et géographiques. Pas étonnant: les personnages rejouent Henri IV; Gus Van Sant s’en est ouvertement inspiré jusque dans les répliques.

My Own Private Idaho sonde la perte des repères de jeunes gens qui espèrent trop des paradis artificiels et, surtout, fonctionne comme une boucle tragique comme le montre la scène finale, qui appuie la servilité éternelle de Mike, victime de ses crises de narcolepsie. Van Sant oppose la souffrance secrète de ses jeunes gens avec des paysages sublimes, de grands espaces. Histoire de renforcer le lyrisme des sentiments. Histoire de mettre en forme cette histoire d’amitié qui se mue en amour cruel lorsqu’il n’est plus partagé. A partir de cette confrontation, Gus Van Sant signe un trip morose qui a secoué élégamment les mœurs du cinéma US au début des années 90. Et en accumulant les petites touches impressionnistes qui colorient les émotions fluctuantes de ses personnages, le cinéaste a rendu universelle cette histoire d’ados indécis qui se désolent d’ennui et de tristesse.

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