Psychanalyste et psychothérapeute, Tristan Frédéric Moir est aussi un spécialiste du langage du rêve, psychanalyste et psychothérapeute, dont on peut lire la prose onirique sur son site. Nous l’avions contacté pour des questions sur le monde merveilleux ou cauchemardesques du rêve. Les interviews étaient si denses et si passionnantes qu’on a eu envie de laisser la discussion in extenso. Parlons peu, parlons bien, parlons rêve. De tous les rêves.
Parlons des rêves qui reviennent le plus souvent. En première position, se trouve celui de la perte d’une dent.
Tristan Frédéric Moir: C’est un «rêve type», soit le «rêve bateau» qu’on raconte: quand on rêve de perte de dents qui se déchaussent ou qui se fissurent, c’est lié à une perte de vitalité. Au moment où le rêveur fait ce rêve, il va se sentir une fatigue et l’inconscient anticipe cette situation. Si l’énergie décroît, une altération au niveau des dents se produit. Les dents étaient un marqueur de vitalité autrefois. C’est avec elles qu’on choisissait les chevaux, comme les esclaves: plus les dents étaient saines, plus le sujet était sain.
Passons maintenant au rêve d’être nu au milieu d’une foule…
Le rêve lié à la nudité tient du rêve d’angoisse et ça aussi, effectivement, c’est extrêmement fréquent, avec des variantes. Dans le rêve, la personne se rend progressivement compte qu’elle est nue. Au départ, elle se rend nue au bureau, à l’école, au travail… Et puis il y a une prise de conscience dans la nudité qui, soudain, produit une gêne. Ça veut simplement dire que la personne se met à nu devant les autres et se montre trop sous son véritable jour et que les autres n’étaient pas prêts à recevoir cette spontanéité. La nudité est souvent contextuelle, correspondant à un moment où on s’est senti mal à l’aise parce qu’on s’est montré tel qu’on était et parce qu’on s’est senti jugé. La plupart des rêves sont liés à des déclencheurs analogiques, c’est-à-dire liés à une situation présente, mais ils mettent en cause des problématiques plus profondes, voire plus anciennes. Par exemple, si vous rêvez de cheval, cela va vous mettre en relation avec la perception que vous avez de votre corps, parce que cet animal est lié à la plénitude du corps et donc, selon le scénario du rêve, il va montrer comment on est en relation avec son propre corps.
Ce qui a une signification dans notre quotidien a une autre signification dans un rêve. Par exemple, le chat du monde réel n’a pas la même signification que le chat qu’on retrouve dans un rêve.
Effectivement, le rêve va utiliser des métaphores, des éléments sans limites qui sont par définition métaphoriques. Il parle d’un sens plus profond, un sens caché. Et dans ce sens, le rêve est toujours mensonger: il n’est jamais à prendre au premier degré. L’histoire qu’il raconte, il ne faut jamais la prendre au premier degré tant elle est métaphorique. Le chat est, dans le monde du rêve, lié à la sexualité, au désir et surtout au sexe féminin. Le serpent, lui, représente symboliquement l’énergie sexuelle. Donc, ce n’est pas uniquement le phallus, il traduit la sexualité dans son énergie, son déploiement.
Autre tendance récurrente dans les rêves: l’idée de vertige, notamment liée à la chute dans un ascenseur.
Les rêves de chute sont tous des rêves d’angoisse et ils surgissent souvent chez les enfants, notamment au moment de l’endormissement. Vous avez le sentiment de chuter, vous vous réveillez. Il y a une conscience de perte d’équilibre qui est liée à une perte affective. La plupart du temps, c’est quand l’image du père n’est pas assez forte chez un enfant. Symboliquement, le père est celui qui apporte la stabilité sur lequel se développe l’enfant. Ce dernier a besoin de cette présence et si son père est démissionnaire ou absent, il y a un sentiment de vide et d’angoisse. L’ascenseur, lui, est lié, lui, à la pulsion de la libido. Et donc c’est un peu comme le rêve du serpent: si on n’est pas maître de sa libido, on est submergé par elle et on a peur d’elle. Le rêve de l’ascenseur incontrôlable traduit, lui, une émotivité liée à la libido qui est beaucoup trop forte. Par exemple une personne qui est sujette à des rougissements est une personne qui a une libido qui n’est pas canalisée. En d’autres termes, une énergie sexuelle qui est forte mais qui s’échappe d’elle et qui va se traduire autrement, soit en affection et en émotivité. Et l’ascenseur représente la montée justement de cette énergie qui n’est plus canalisée quand l’ascenseur ne s’arrête pas au bon endroit, quand il s’emballe. Le rêve invite la personne à prendre en main cette énergie et à la canaliser un peu.
Le rêve prémonitoire, un mythe ou une réalité?
Alors là, vous abordez un thème particulier: le rêve prémonitoire existe, oui, mais pour moi il n’a aucun intérêt. Le plus important, c’est le sens du rêve, ce à quoi il ramène. Soit au sens immédiat du rêve: qu’est-ce qu’il veut dire? Selon Jung, pendant le rêve, nous sommes plongés dans un temps où la notion de continuité n’est pas la même et donc on peut avoir accès aux éléments prolepses, c’est à dire des éléments qui vont se dérouler. Et il y a aussi un autre type de rêve qui est le rêve de participation, c’est-à-dire qu’on fait du calcul de probabilités pendant le rêve. Le cerveau est un super ordinateur et le rêve peut donner la suite de la situation qui est en cours parce que, selon les données qu’il a, il va calculer effectivement la probabilité la plus sûre, la plus probable. Et donc le cerveau va la retranscrire. Et ça, ça évite effectivement des angoisses, ça permet de se préparer à des situations. En revanche, il y a beaucoup de situations d’échec qu’on vit en rêve et qui sont là uniquement pour limiter l’angoisse. Si on a la peur de l’échec d’une situation, on va la mettre en scène et on craindra moins l’échec. On parlera alors de rêves de compensation.
Évoluer dans un monde illogique par exemple fait partie des rêves récurrents?
Le rêve va amplifier certains traits de caractère de personnes que l’on fréquente. Donc effectivement, il peut y avoir le télescopage de deux mondes. Chacun fonctionne dans sa tête de façon un peu particulière, les codes ne sont pas les mêmes pour tous. Même s’il y a des grands archétypes. Normalement, dans une société, on devrait avoir des codes communs. Mais il est vrai que parfois, ce n’est pas le cas. Il y a des enchaînements dans le rêve qui paraissent illogiques, parce qu’effectivement sur le plan de la logique pure, s’ils ne sont pas raisonnés, ils n’en demeurent pas moins liés par des déclencheurs émotionnels. Le rêve, d’un point de vue neuropsychiatrique, se présente alors comme un grand laboratoire de gestion des émotions qui vont se mettre en images, mais qui ne sont pas encore canalisées par un raisonnement logique.
Ces émotions peuvent-elles tirer un songe vers le rêve ou le cauchemar?
C’est principalement ça: le rêve met en scène des émotions sous forme d’images qui vont s’articuler dans une narration logique ou bien illogique; et là, ça va être révélateur d’un manque de structure d’une façon générale de la personne ou dans un domaine particulier. Le rêve va être révélateur des dysfonctionnements qu’on peut avoir dans certains domaines.
Pourquoi, par exemple, on se souvient parfaitement, très précisément, de certains rêves et pas des autres?
Ça, c’est difficile à dire. Il est évident que, dans un rêve, la force des images va être plus ou moins prégnante selon sa teneur. S’il y a des images intenses, on va mieux s’en souvenir. Il y a aussi le principe de censure, puisque la fonction du rêve, c’est de délivrer des messages de façon codée pour que le surmoi ne puisse pas s’y opposer et établisse une censure. Donc quand on fait un rêve disons politiquement incorrect, le surmoi va agir. Le message du rêve va tendre à s’estomper. Et il va être jugé comme insignifiant et on va avoir une mauvaise mémoire. En revanche, si l’inconscient arrive à produire une imagerie forte, assez codée pour que le surmoi ne s’y oppose pas, on va mieux s’en souvenir, contrairement aux rêves pas assez codés qui mettent en cause directement des figures ou des problématiques que n’entendent pas les tenants et les aboutissants. Il y a aussi l’intérêt qu’on accorde à ses rêves, selon qu’on se situe dans la réflexion ou dans l’action.
Enfin, une représentation marquante d’un rêve au cinéma?
Les films de Bunuel qui se servent du matériel onirique et ceux de David Lynch, mais quand on essaye de mettre le rêve en images, je suis toujours un peu déçu…
Une scène en particulier chez David Lynch?
Je pense à Twin Peaks. Le passage du rideau rouge, avec le nain qui danse sur un sol en damier. C’est vraiment une figure onirique extrêmement forte. Symboliquement, c’est se lever le voile, soit entrer dans la psyché la plus profonde avec la représentation que l’on peut avoir de soi, avec l’alternance du yin et du yang, du féminin et du masculin.
Vous avez vu Mulholland Drive?
Oui, et il a aussi une mise en scène onirique extrêmement forte.
Dans une scène, il y a une discussion dans un café où un homme raconte à un autre son rêve et raconte avoir vu un monstre derrière un mur. Les deux hommes vont vers le mur en question et le monstre surgit dans le réel.
Cette scène, c’est une pure mise en abyme du rêve. L’effet est si efficace qu’il est impossible que Lynch n’ait pas intégré un de ces propres rêves dans cette séquence tant les images sont extrêmement porteuses. À chacun d’en tirer les conclusions qu’il souhaite. Mais le film en lui-même est un rêve. Puisque, selon moi, ce ne sont que des hallucinations post-mortem. La brune/Laura Harring est morte. Et après l’accident de voiture au début, elle part dans un délire post-mortem où elle prend la place de la blonde/Naomi Watts. Elle inverse complètement le processus. On comprend qu’elle est en train de rêver quand on voit les petits personnages qui passent sous la porte de l’appartement…



