Mort de David Lynch, cinéaste chaos indiscutable

Évoquer David Lynch paraît facile avec le recul: en consultant une filmo bien ordonnée sur IMDB ou Wikipédia, on a l’illusion d’une évolution linéaire et logique, mais la réalité est évidemment plus chaotique. Survol partial et subjectif par notre journaliste Gérard Delorme, qui a suivi sa carrière depuis le début et l’a rencontré à plusieurs reprises.

Ma propre expérience de David Lynch, en tout cas au début, est celle d’un parcours discontinu, désordonné et fragmentaire. Je l’ai découvert avec Elephant Man, un film faussement mainstream dont les fulgurances laissaient l’impression d’un cinéaste prometteur, mais encore insaisissable. Le fait qu’il ait été approuvé par Télérama éveillait la suspicion et incitait à lui trouver des possibles défauts.

C’est seulement après avoir rattrapé Eraserhead (rebaptisé Labyrinth Man), que mes doutes se sont partiellement dissipés. Il était clair que l’hebdo catholique avait vu dans Elephant Man une exaltation de la charité chrétienne, alors que David Lynch puise plus vraisemblablement son inspiration dans une fascination irrésistible (mêlée de crainte) pour la monstruosité. Mais il était encore trop tôt pour saisir le cinéaste qui a encore dérouté avec son film suivant, Dune. C’est une catastrophe industrielle, dont on retient une direction artistique brillante et quelques obsessions typiques et miraculeusement préservées (les pustules, la cruauté, l’humour spécial).

C’est vraiment avec Blue Velvet en 1986 que l’évidence s’est imposée pour moi d’une façon indiscutable, irréversible et définitive. Ce type a compris comme personne la capacité du cinéma à traduire ce qui se cache derrière les apparences et appartient au monde du rêve et de l’irrationnel. Il semble faire partie de ces individus rarissimes qui ont gardé la jouissance d’une forme de perception intuitive et analogique, détruite chez la plupart des autres humains par l’apprentissage de la pensée rationnelle. En tout cas, il semble puiser à une source de souvenirs et d’ambiances qu’il arrive à mettre en images, en musique et en son d’une façon qui résonne avec une puissance universelle.

À partir de Blue Velvet, tout ce qu’il fait (longs métrages, courts, pubs, clips, séries, photos, peintures) est guetté, commenté, apprécié, collectionné par un public grandissant et fidèle. Il arrive qu’un film déçoive, mais la plupart du temps, Lynch surprend en poussant toujours plus loin ses expérimentations inlassables visant à superposer et relier des univers parallèles, jusqu’au stupéfiant accomplissement qu’est Mulholland Drive.

J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises. Une première fois pour Lost Highway. À cette occasion, il me reçoit chez lui à Hollywood, dans sa maison accrochée au flanc d’une colline juste en dessous de Mulholland drive. Le bâtiment principal a servi de décor à la maison de Fred Madison (Bill Pullman, dans le film), sauf que la façade a été complètement refaite, et rendue méconnaissable de l’extérieur. L’entretien a lieu dans un atelier de menuiserie où il fabrique des meubles. Le sol est recouvert de sciure de bois et Lynch fume comme un sapeur. Il est extrêmement affable et semble sincèrement ravi de me voir. Sa capacité à diffuser des bonnes vibrations rassure et rend la conversation facile et agréable. On imagine aisément que le travail avec une équipe de techniciens et d’acteurs doit se passer de la même façon, dans une atmosphère détendue propice à la créativité. Il donne littéralement l’impression de rayonner, et s’il est difficile de déterminer la part d’inné et d’acquis dans cette faculté, il est sûr qu’il l’a cultivée consciemment, comme il le reconnaîtra quelques années plus tard. Pour décrire quelques-uns des bienfaits de la méditation transcendantale dont il fait la promotion activement, il utilise l’image d’une ampoule électrique, que chaque adepte est appelé à devenir pour éclairer les gens autour de lui.

Je le recroiserai à plusieurs reprises, à Cannes, à Paris, ou ailleurs, pour parler de films ou de musique. Je suis retourné chez lui à l’époque d’Inland Empire. Dix ans après ma première visite, le domaine s’est encore étendu. Dans un de ses ateliers qui surplombe la vallée, je découvre avec excitation le coin aménagé avec une table pliable où il a l’habitude de s’installer pour réciter le bulletin météo qu’à cette époque, il diffuse quotidiennement sur son site.

Il me reçoit dans une salle de projection qui fait aussi office de studio d’enregistrement et de mixage. Il y expérimente des sons en toute liberté, hors des contraintes de temps et d’argent des studios. C’est là qu’il a dû écrire et enregistrer ses albums de blues déréglés. Pour la petite histoire, il raconte que cette pièce a servi autrefois de décor pour la chambre à coucher de Fred Madison dans Lost Highway.

Après Inland Empire, qui semblait marquer une sorte de limite à l’expérimentation, on ne voyait pas quel film Lynch aurait pu faire qui ne soit pas une redite ou un retour en arrière. Et s’il n’a rien réalisé depuis au cinéma, il s’est consacré à la peinture, à la sculpture, à la musique, à la publicité, aux clips, et il a décoré le Silencio. Sa collaboration avec Chrysta Belle rappelle celle qu’il avait connue avec Julee Cruise. Sa pub pour Chanel est un concentré de ses motifs. Il a ouvert une voie empruntée par des milliers de suiveurs, et la plupart de ceux avec qui il a travaillé (acteurs techniciens, compositeurs) n’ont jamais eu l’occasion de faire mieux ou d’être mieux mis en valeur.

Que retenir, en dehors de Blue Velvet et Mulholland drive, parce qu’ils sont parfaits? Tout le reste, parce qu’il n’y a pas de films mineurs chez lui. Même les moins appréciés sont remplis de fulgurances géniales: la scène de l’accident dans Sailor et Lula, la scène du bar où l’innocente Donna rejoint Laura Palmer dans Twin peaks: fire walk with me, qui gagne à être revu aussi pour toutes les scènes de jonction avec les mondes parallèles. Il y a aussi toutes les BO qu’il a fait composer à Angelo Badalamenti, indispensables de Blue Velvet à Mulholland drive.

La reprise 25 ans après de la série Twin peaks avec Twin Peaks: The Return aussi attendue que redoutée, a sidéré tout le monde: non seulement Lynch n’avait rien perdu de sa puissance inventive, mais il en a poussé les possibilités dans des directions inouïes, réalisant un monument qui couronne, résume et définit toute son œuvre. On ne pouvait pas rêver meilleure façon de conclure, mais à l’époque, on ne savait pas que ce serait son dernier chef-d’œuvre.

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