C’est une question-piège à laquelle il est a priori impossible de répondre: quel plan gardez-vous de tout David Lynch? Les artistes que nous avons sollicités ont bel et bien joué le jeu en choisissant LE plan qu’ils emportent avec eux parce qu’il correspond à une émotion intime.
AVEC LA PARTICIPATION DE SAM BARLOW, ANAIS BERTRAND, ÉMILIE BRISAVOINE, JEAN-SEBASTIEN CHAUVIN, JACKY GOLDBERG, LUCILE HADZIHALILOVIC, ARTHUR HARARI, RADU JUDE, CASPER KELLY, JULIA KOWALSKI, FLORENCE LOIRET CAILLE, DAKOTA MCFADZEAN, GILLES MARCHAND, GASPAR NOE, NICOLAS SAADA, DASH SHAW & AXEL WÜRSTEN

SAM BARLOW, concepteur de jeu vidéo (Immortality)
« David Lynch était un fascinant mélange de contradictions. Un iconoclaste et un progressiste, mais aussi profondément enraciné dans l’Amérique conservatrice de la famille nucléaire dans laquelle il a grandi ; adoré par les femmes pour avoir pris au sérieux leurs traumatismes, tout en étant captivé par l’esthétique de belles femmes souffrantes; un humaniste qui a souvent choisi de placer son Art au-dessus de ses relations intimes; à la fois un réalisateur visuel impeccable, évoquant l’âge d’or de Hollywood, et un explorateur des aspects brutaux et rugueux de la vidéo numérique. Mais ce qui fait de lui un génie unique en son genre, c’est l’équilibre parfait avec lequel il a maintenu ces contradictions en suspens, jonglant avec elles pour que nous puissions les examiner à la lumière. Son œuvre contient les représentations les plus terribles du mal absolu que je puisse imaginer, tout en donnant également vie à des expressions d’amour pur. Ainsi, bien qu’une grande partie de son travail s’inscrive dans la tradition du film noir, il y a quelque chose de remarquable dans sa capacité à éviter le cynisme et le nihilisme qui marquent souvent ces récits. Il plongeait toujours profondément dans les ténèbres en lui-même et en chacun de nous, pour ensuite remonter à la surface et émerger dans la lumière magnifique et magique de son Los Angeles bien aimé. Une inspiration pour nous tous: aller plus loin, toujours être sincère – et plein d’espoir.
Honnêtement, ma scène ou prise de vue préférée est celle-ci, tirée de INLAND EMPIRE, où Laura Dern meurt et on pense qu’on a enfin atteint une certaine résolution ou un soulagement dans ce cauchemar labyrinthique… puis une caméra entre dans le cadre, les lumières changent, et on réalise que tout cela se passait sur un plateau de tournage. Et nous n’avons pas d’échappatoire! Nous sommes toujours profondément plongés dans le rêve. C’est l’une des choses les plus terrifiantes que j’ai vécues au cinéma! Mais c’est un peu un spoiler, cela dit, et peut-être pas une image très cool à décrire? Alors… une autre: celle que j’ai regardée un nombre incalculable de fois, car nous l’utilisions comme extrait test sur Immortality (!), est cette scène de Blue Velvet. Elle contient tous ces éléments typiques de Lynch que j’ai mentionnés. Quand Kyle McLachlan demande: « Pourquoi y a-t-il des gens comme Frank dans le monde? » et que Laura Dern lui raconte son rêve avec les merles. C’est aussi un excellent exemple de la manière dont la musique élève la scène, lui donnant l’atmosphère d’un moment religieux. »
ANAIS BERTRAND, productrice (Insolence Productions)
« Ce plan incarne pour moi la terreur au cinéma. Pas besoin de sang ou d’effusion gore pour vous tétaniser. Une cellule familiale dysfonctionnelle et Lynch nous plonge dans une horreur du quotidien. Un plan qui m’a tellement traumatisée que j’ai rêvé de Leland au-dessus de moi… Glaçant. »

ÉMILIE BRISAVOINE, réalisatrice (Pauline s’arrache, Maman déchire)
« Je ne sais pas pourquoi le début du générique de la série Twin Peaks me bouleverse. Un plan sépia d’oiseau kitsch se fond dans ce qui pourrait être le plan d’un film d’entreprise des années 80. Une scierie d’Amérique profonde, banale à mourir… et pourtant j’ai envie de chialer tandis que monte ce thème mythique d’Angelo Badalamenti, mi-soap, mi-new age. Suis-je en train d’avoir une révélation mystique en regardant le mouvement mécanique et serein de cette scie qui tourne et crache des étincelles? La typo vert fluo apparait. Twin Peaks, les montagnes, la carte postale sur cette berceuse paisible, mélancolique et synthétique. Tout est tranquillement étrange, statique, surréalistement familier. Ça me fend le cœur à chaque fois. »

JEAN-SEBASTIEN CHAUVIN, réalisateur (Mars exalté)
« Le jour de la mort de David Lynch est aussi celui où j’ai découvert l’invraisemblable photo officielle du Président Trump. C’est une photo qui représente le Mal dans son aspect le plus pur. Trump y est un véritable monstre, dépourvu de la séduction raffinée et élégante de ceux qu’on trouve chez Hitchcock ou des faux semblants des monstres froids qui gardent une bienséance de façade comme chez Bret Easton Ellis. Même si, dans la photo, affleure un soupçon d’ironie, l’expression de Trump y a quelque chose de brutal et de pulsionnel, est mue par le désir décomplexé de nous terroriser. Ça m’a immédiatement rappelé les méchants lynchiens que sont Bad Coop, Bob ou Frank Booth, chez qui la monstruosité intérieure, loin d’être cachée derrière la surface du visage, semble vibrer dans l’épaisseur de leur chair, dans la béance outrancière d’une bouche ouverte ou dans le lac sombre de leurs pupilles.
J’ai longtemps cru, comme beaucoup, que les films de Lynch étaient des rêveries, des fantasmes inconscients, et en un sens ils le sont, mais ils sont aussi des documentaires hyperréalistes sur notre époque barbare. Chaque jour qui passe nous donne l’impression de vivre dans une sorte d’hallucination et Lynch l’avait anticipé ou l’avait révélé bien avant que nous nous en apercevions. Il faut se pincer, encore une fois, pour croire que la photo officielle du président du pays le plus puissant du monde révèle au grand jour sa nature profonde – les salauds sont sincères, disait aussi Godard peu avant sa mort. Ou que des citoyen.nes d’une démocratie (l’Argentine) se disent que voter pour un type avec une tête de fou qui brandit une tronçonneuse est une bonne idée. Une vision qui tient de Tobe Hopper ou de George Miller bien sûr, mais qui, prise dans la banalité des jours (nous avons continué à vivre notre vie normale ce jour-là) m’a surtout fait penser à Lynch.
Car chez lui, cette réalité hallucinée jouxte constamment une autre réalité, celle de la vie quotidienne, pleine de joies simples et de petits soucis sans importance, qu’il filme avec une incroyable affection. Je crois que cette dichotomie entre deux types de réalités sur laquelle il a construit une partie de son œuvre me bouleverse. Quand on découvre Lynch adolescent, on est surtout saisi par les hallucinations, par la profonde étrangeté du réel qu’il décrit, comme si son monde intérieur colorait sa vision des choses. Mais plus on vieillit, plus on remarque aussi sa manière de regarder la beauté ordinaire de la vie quotidienne, quand bien même elle semble toujours un peu décalée par rapport à une conception plus naturaliste de l’art. C’est pour cette raison que j’aime tant la troisième saison de Twin Peaks, parce qu’au-delà des scènes où littéralement on hallucine jusqu’au délire cosmique, on a aussi le sentiment très fort que les personnages qui peuplaient les deux premières saisons ont vécu, pas une vie de cinéma mais bien une vie réelle, quand ce n’est pas Doogie qui découvre ou réapprend les gestes les plus élémentaires de la vie matérielle. Comme si Ozu rencontrait Jodorowsky. »

JACKY GOLDBERG, réalisateur et journaliste à Los Angeles
« J’ai appris la mort de David Lynch quelques heures avant de monter dans un avion en direction de Los Angeles, la ville où j’habite depuis douze ans (en partie grâce à Lynch) et qui était alors en train de brûler (elle va désormais un peu mieux, merci). Quelques jours plus tard, Trump allait à nouveau être inauguré président, le jour même où Lynch allait fêter ses 79 ans, et il était évident que rien ne serait plus comme avant. Pour LA, pour le cinéma, pour l’Amérique, pour le monde… L’histoire s’accélère depuis quelques temps déjà, mais là, en quelques jours, elle a décidé de nous faire un joli doigt d’honneur.
La première fois que j’ai mis les pieds à LA, c’était en mai 2009, pour un junket press. Je me souviens parfaitement de la sensation, sitôt sorti de l’aéroport, accueilli par l’air chaud de la ville en attendant un taxi, de me sentir chez moi, à la maison. Exactement comme Naomi Watts au début de Mulholland Drive. Si tout le monde n’a pas ce coup de foudre pour la ville, tous ceux qui y ont passé un peu de temps et qui connaissent un minimum le cinéma de Lynch comprennent rapidement que les deux sont liés. On a coutume de voir en Lynch un cinéaste surréaliste, or quand on vit ici, on comprend que c’est un réaliste, presque un documentariste qui filme ce qui l’entoure.
Cette inquiétante étrangeté qu’on décèle dans ses films, elle est en fait quotidienne à LA. Elle est intrinsèque à la ville. Si bien que les visiteurs occasionnels — je l’ai maintes fois constaté — ne cessent de s’étonner que tel restaurant soit «lynchien», ou telle serveuse «lynchienne». Si Lynch a façonné notre imaginaire de Los Angeles (essentiellement avec Mulholland Drive, et dans une moindre mesure Lost Highway et Inland Empire), sa ville d’adoption a aussi façonné son imaginaire. Les deux, la ville et l’artiste, sont inextricablement liés.
J’en ai tout de suite fait l’expérience, dès mon premier voyage de presse en 2009 donc. J’ai loué une voiture et passé ma seule soirée libre dans cette ville que je connaissais pas… à rouler sur Mulholland Drive. De long en large. Hypnotisé par son atmosphère étrange. A l’époque, je n’avais pas de smartphone ni de GPS, seulement un appareil photo numérique posé sur le tableau de bord pour filmer la route en serpentin — j’en ferai l’année suivante l’introduction d’un court film expérimental (Uscita/Entrata). J’ai donc passé deux ou trois heures à suivre les lacets, la nuit, en m’arrêtant seulement, de temps en temps, pour écouter le buzz des poteaux électriques qui longent la route et qui ont tant inspiré Lynch. Ça n’a l’air de rien, mais essayez si vous avez l’occasion: je vous assure que c’est intense.
Traverser Mulholland Drive de bout en bout, de son extrémité orientale (qui se trouve non loin du panneau Hollywood, quel meilleur symbole?), à sa pointe occidentale, à Malibu, c’est faire l’expérience angelena ultime; c’est plonger dans les entrailles de la machines à rêve, là où la dolce vita côtoie la plus vicieuse des corruptions. Cela revient au fond à se payer un ride gratuit dans Lynchland. Si, non loin de là, Disney a son «World» et Universal son «Studio», alors Mulholland Drive est le parc d’attraction idéal des productions Lynch.
Voilà ce qu’il en a dit lui-même dans une interview de 2001, à la sortie du film: «C’est une route mystérieuse. Par endroits, on dirait une route de campagne. Sinueuse, à deux voies, l’air ancienne. Elle a été construite il y a longtemps et n’a presque pas changé. La nuit, vous conduisez sur le toit du monde. Le jour aussi, vous conduisez sur le toit du monde, mais il y a du mystère, et comme un frisson quand elle vous amène dans des endroits isolés. Vous ressentez l’histoire d’Hollywood sur cette route»…
Ainsi, même s’il me restera de Lynch un milliard d’images, de sons, de sensations — et un regret, immense, celui de ne jamais l’avoir rencontré —, ce que je retiens aujourd’hui c’est ce ride sur Mulholland Drive, qui a sans nul doute changé ma vie en me faisant tomber amoureux Los Angeles et en me donnant envie d’y vivre… Dieu merci, les collines dites d’Hollywood (en fait les Santa Monica Mountains) que la route traverse d’est en ouest n’ont pas complètement brûlé— seulement une petite partie dans le Pacific Palisades Fire. Mais le symbole que ce désastre convoie, associé à la mort de Lynch, d’ailleurs probablement liée aux incendies, sur fond de cauchemar politique… Tout ceci est un arrachement. Comme le disait Dougie dans Twin Peaks: The Return: «Call for Help». »

LUCILE HADZIHALILOVIC, réalisatrice (Innocence, Evolution, Earwig)
« Tant d’images mais aussi de sons marquants chez David Lynch! Mais puisqu’il faut ne retenir qu’un plan, alors l’un de ceux d’Eraserhead forcément, immense révélation lorsque je l’ai découvert à sa sortie. Et à l’intérieur du film, je choisis la jeune femme du radiateur, ange naïf et souriant que Lynch a sûrement retrouvé là-haut. Debout face à nous sur la petite scène tandis que résonne sa voix enfantine, les mains jointes contre son cœur tout en écrasant des petits vers, elle me console aujourd’hui de sa disparition. Au paradis, tout va bien. »
ARTHUR HARARI, réalisateur (Diamant brut, Onoda, 10 000 nuits dans la jungle)
« Je retiens le plan (la scène en réalité) où Laura Dern et Kyle Maclachlan font l’amour dans le dernier épisode de Twin Peaks: The Return…

Et ce dessin génial que Lynch avait accepté (quasiment du jour pour le lendemain) de faire pour servir de préface à l’édition du scénario d’Anatomie d’une chute. »

RADU JUDE, réalisateur (Bad Luck Banging or Loony Porn, Don’t Expect Too Much of the End of the World)
« J’aime tous les films de David Lynch, mais j’ai gardé dans mon ordinateur cette image qui vient d’une petite scène de making-of trouvée sur Instagram. On voit Lynch tourner lui-même, comme en amateur, la petite caméra à la main, très rapidement, sans aucun tralala – très drôlement en effet. Pour moi, la chose la plus importante dans son œuvre des dernières années, c’est qu’on peut faire du cinéma avec très peu de moyens, et il l’a prouvé. »

CASPER KELLY, réalisateur (Too Many Cooks, Yule Log)
« Mon premier contact avec David Lynch a eu lieu avec Blue Velvet, que j’ai regardé dans le sous-sol de mon meilleur ami. J’ai immédiatement compris que je voyais quelque chose qui se situait sur une fréquence différente, mais une fréquence qui semblait avoir un canal direct vers mon âme. J’avais à peu près le même âge que Jeffrey Beaumont et, comme lui, j’étais peut-être un gamin naïf de banlieue qui ne savait pas trop s’il était détective ou pervers lui-même. Quand Jeffrey a découvert l’oreille, je me suis levé spontanément, incrédule, choqué, mais aussi ravi. Je n’ai jamais fait ça devant un film avant ou depuis. Et puis il y a eu tout le reste que j’ai adoré: Twin Peaks, les autres films comme Mulholland Drive, son dessin animé The World’s Angriest Dog, son court-métrage en hommage aux Frères Lumière, Industrial Symphony, des livres comme Smoke & Nudes, jusqu’à Twin Peaks: The Return, qui est peut-être son meilleur travail. Je suppose que je m’imaginais qu’il serait toujours là, en train de créer.
Avez-vous déjà été à une fête avec vos amis et plein de belles personnes, mais où il y a une personne qui n’est pas attirante au sens conventionnel, et pourtant qui a quelque chose de magique, et c’est elle qui vous attire le plus? Cette personne que les autres ne semblent pas remarquer, mais qui, pour vous, est parfaite. Et puis, quand vous quittez la fête, vous découvrez avec une certaine déception que tous vos amis ont aussi eu un coup de cœur pour cette même personne? C’est ça, le travail de David Lynch.
Une fois, je l’ai aperçu quand je travaillais chez Warner Bros. Records à Burbank. Il venait donner son avis sur une pochette d’album. Je ne l’ai pas approché – non pas par timidité (mais peut-être que si?), mais parce qu’il semblait tellement absorbé par son travail que j’avais l’impression que je l’interromprais. J’espérais, je suppose, qu’un jour, j’aurais l’occasion de lui rendre visite dans ses trois maisons dans les collines de Los Angeles et de discuter avec lui. Cette conversation n’était pas destinée à avoir lieu, hélas. Peut-être sur un autre plan, ou dans la White Lodge. Repose en paix, mon ami, et merci d’avoir partagé tes rêves. »


JULIA KOWALSKI, réalisatrice (Crache Coeur, J’ai vu le visage du diable)
« Je voudrais proposer ces deux plans, parce qu’ils se répondent et qu’ils m’ont à peu près autant terrorisée quand j’étais encore jeune ado… Le premier, c’est bien sûr un plan sur Bob dans Twin Peaks: Fire Walk With Me, où il est tapi derrière la commode dans la chambre de Laura. Elle le découvre en ouvrant lentement la porte, avant de pousser un cri d’effroi, suivi du cri de Bob lui-même, encore plus effrayant. Ce plan m’a fait faire de nombreux cauchemars et m’a maintes fois conduite à squatter la chambre de mes frères pour éviter les terreurs nocturnes. Le deuxième, c’est le plan sur la personne cachée dans l’arrière-cour du Winkie »s dans Mulholland Drive. J’étais un peu plus grande, mais j’ai retrouvé la même sensation: pas une écriture de « jump scare » car dans les deux cas, la découverte est montée de manière assez lente. Et pourtant, on n’en voit juste assez et surtout pas trop, pour avoir la place d’imaginer le pire. Tout l’art de David Lynch. »

FLORENCE LOIRET CAILLE, actrice (Le bureau des légendes, Trouble Every Day…)
« S’il n’en restait qu’un, ce serait celui de la route de Lost Highway. Les marquages au sol jaune, l’asphalte gris et la nuit noire. Le son de Bowie, I’m deranged. Son et image en épilepsie, distorsion, la ligne droite lumineuse de la réalité et le halo noir du songe, géographie mentale et physique, surface de béton reconnue par la lumière artificielle des phares et profondeur inconnue de l’espace, Éros et Thanatos sans frontières. Un chemin de danger et une expérience intime qui m’étaient nécessaires au cinéma comme dans ma vie, car on a envie de ne pas avoir toujours de réponses et glisser au fin fond des pleines nuits des jours. Sans Lynch, comment redescendre? Il ne reste que des cendres. »

DAKOTA MCFADZEAN, dessinateur (Soudain l’univers prend fin)
« La première chose qui m’est venue à l’esprit est la prise de vue récurrente de l’escalier de la maison Palmer. »

GILLES MARCHAND, réalisateur (Qui a tué Bambi?, Dans la forêt…)
« Sans réfléchir… Le premier qui me vient… C’est dans Lost Highway, le lent travelling sur le couloir vide et obscur dans lequel Bill Pullman avance. Il s’enfonce inexorablement dans l’ombre de sa propre maison jusqu’à disparaître. C’est très minimaliste et complètement vertigineux.… Si je pense à ce plan aujourd’hui, c’est sans doute parce que David Lynch vient d’emprunter ce même couloir pour basculer définitivement de l’autre côté. Dans ce monde qu’il nous a fait entrevoir, entendre, ressentir des dizaines de fois dans ses films et dont on ne revient pas. »

GASPAR NOE, réalisateur (Carne, Seul contre tous, Irréversible, Enter the void…)
« Le premier gros plan du bébé (ou plutôt foetus inachevé) à qui sa mère donne très douloureusement sa compote. Le petit monstre est tellement émouvant! »

NICOLAS SAADA, réalisateur (Espion(s), Taj Mahal)
« Pour moi, c’est simple, c’est l’apparition de la silhouette du clochard au début de Mulholland Drive. Il surgit droite cadre de derrière un mur. Je n’ai jamais éprouvé une peur comme celle-là dans une salle de cinéma. Ça m’a littéralement écrasé sur mon fauteuil. Et c’est ce que j’admirais chez David Lynch, il inventait des choses si pures qu’on se demande s’il n’avait pas trouvé une machine secrète qui enregistrait son sommeil, ses rêves et ses cauchemars. Ce n’est pas une perte pour le cinéma. C’est plus que ça… »

DASH SHAW, auteur de BD (Bottomless Belly Button), réalisateur (Cryptozoo)
« Twin Peaks: The Return m’a fait voir différemment les prises de courant dans les murs. Elles nous regardent en retour. Nous avons dans chaque pièce ces portails lynchiens aux visages quasi abstraits. Il est avec nous dans chaque pièce et dans chaque tasse de café. Merci, Lynch! Amour. »

AXEL WÜRSTEN, réalisateur (La passion selon Karim)
« La première rencontre avec l’oeuvre de David Lynch est arrivé adolescent, en pleine nuit. Alors que je n’arrivais pas à dormir, j’ai découvert les premiers épisodes de Twin Peaks. Les images mystérieuses et inquiétantes qui défilaient sous mes yeux allaient de pair avec l’ambiance nocturne alentours, allongé dans mon lit comme un rêveur face à l’écran de télévision. Depuis j’ai toujours regardé cette série la nuit. Je reste hanté par le plan sur la photo de lycée de Laura Palmer, comme le portrait d’un fantôme qui nous fixe.
Ce qui me fascine chez David Lynch c’est la sensation d’inquiétude et d’étrangeté qui parcourt ses films. On n’avance pas en terrain connu, on est déplacé, on sait que l’inattendu peut surgir à chaque instant, comme l’apparition du personnage de sans-abri à l’arrière du restaurant dans Mulholland Drive. On suit ses films avec une vigilance accrue, tout en ayant l’impression d’être dans un rêve. La peur, le cauchemar, le refoulé peut venir de n’importe où, même au coeur du contexte en apparence le plus banal. Il ne s’agit plus forcément de tout comprendre mais de ressentir.
L’ouverture de Mulholland Drive me fascine en ce point. Après un montage de danses de couples entraînantes sur fond mauve et de surimpressions avec le visage de Naomi Watts extatique, on passe à un plan subjectif sur un lit rouge défait avant que la caméra ne se cogne contre l’oreiller. On débarque ensuite sur la route de Mulholland Drive, suivant dans la nuit une voiture sous la musique enivrante d’Angelo Badalamenti au gré des noms du générique qui défilent… Les décors dans la pénombre seulement éclairés par le cercle de lumière des phares de la voiture. Avant que d’un coup, un accident n’advienne, remplissant l’image de fumée, tel un monochrome de nuées blanches. Comme une revenante, le personnage de Laura Hanning sort de la voiture et ère sur les hauteurs de Los Angeles. Aucune intrigue précise, on ne sait rien de sa présence ici, mais on est déjà complètement envoûté. Tout comme le personnage amnésique de Laura Hanning, on entre dans le film dans un état second. Les ouvertures chez Lynch me fascinent, et cela me ramène bien sûr au générique cultissime de Twin Peaks, toujours sur la musique du grand Badalamenti. Ces quelques images de la petite ville qui s’enchaînent en fondu enchaîné avant de finir sur la cascade… Les fondus enchaînés chez David Lynch ont une poésie unique : ils tissent des liens sensibles et émotionnels, créant une sorte d’image abstraite entre deux plans.
Il y a tant à dire sur Lynch, mais je ne peux pas finir sans parler du rythme qu’il donne à ses scènes. Je pense notamment à Lost Highway et le premier échange entre Patricia Arquette et Bill Pullman. Lynch y fait parler ses personnages avec une cadence très lente, rendant cette séquence de dialogue étrange et lui insufflant un ton très particulier.
Le travail obsessionnel sur le son et la musique est une des composantes qui contribuent à créer le décalage envoûtant d’avec le réel chez Lynch. Chaque bruit a une place essentielle dans la construction de ses séquences: sonnerie de téléphone, cris, respirations…
Quand je sors d’une salle de cinéma, je me dis souvent que si le ou la cinéaste a réussi à faire un film personnel et qui m’a parlé, je me mets pendant les 15 minutes qui suivent à voir malgré moi la réalité autour avec le filtre de son regard, sa façon de filmer, de capturer les sons. Quand je sors d’un film de David Lynch, les rues me paraissent étranges, mon regard sur ce que je vois se fait plus lancinant, les sons plus percutants, l’inattendu me semble pouvoir survenir à chaque instant. J’ai encore l’impression que c’est Lynch qui filme ce que je vois!
À l’annonce de sa mort, une grande tristesse bien sûr. Mais je trouve cela assez beau qu’à notre époque où on scrolle partout dans la vitesse, tant de gens soient émus par la mort d’un cinéaste qui a su ralentir le rythme des dialogues et créer son propre tempo pour arriver à une étrangeté fascinante et un style si personnel. »



