[MOI, ZOMBIE: CHRONIQUE DE LA DOULEUR] Andrew Parkinson, 1998

Durant une promenade en forêt, un homme se fait mordre par un zombie. Son corps et son esprit vont subir une lente décomposition détaillée dans un journal intime. Une merveille de film de zombie, à la fois dérangeante et élégiaque.

En apparence, Moi, Zombie : chronique de la douleur, d’Andrew Parkinson, semble tellement fauché que quiconque tombe dessus serait tenté de le réduire à un film amateur, une vidéo sortie de nulle part, orchestrée par une bande de fans goreux souhaitant filmer des zombies dans une forêt, le temps d’un week-end d’ennui, et qui aurait été exhumée en plein boom du found-footage avec Le projet Blair Witch (2000). C’est donc à nous de démentir formellement ce (mauvais) a priori et de vous demander de rester. Même si le visionnage n’est pas de tout repos, on vous l’accorde, et incite plus d’une fois à mettre les mains devant les yeux. Ce qu’il convient d’appeler une « économie de moyens » recèle en réalité une infinie poésie et une incroyable proximité pour conter la plus déroutante, la dérangeante, la plus émouvante variation des films de zombie. Un genre que l’on affectionne beaucoup par ici et qué s’appelerio le film d’horreur mélancolique. Du genre qui ne ressemble à aucun autre et qui, sous couvert d’effroi, préfère nous émouvoir, appliquant cette règle selon laquelle sous chaque grand film fantastique se cache un drame humain poignant.

C’est donc peu dire que l’on s’attache vite et de plus en plus à ce pauvre étudiant en biologie a priori accordé avec l’existence, tout ce qu’il y a de plus normal, qui tombe un jour de malchance dans un squat dans lequel errent deux zombies en état de décomposition et qui a le malheur de se faire mordre. C’est la fin de son monde, le début de la fin: contaminé, il prend une piaule à l’autre bout de la ville, ne donne plus de nouvelles à sa copine et, au fil de sa zombification, enregistre ses métamorphoses et les commente avec un dictaphone. Histoire de rendre compte de l’expérience qui se passe sur son corps et de laisser une trace aux autres. Le film ne va raconter que ce lent et douloureux délitement et c’est beau. Simplement beau. Par le simple regard du réalisateur Andrew Parkinson qui regarde dans le blanc des yeux tristes son héros zombie, aussi banal que vous et moi, et laisse libre cours à tous les états d’âme.

Ne cherchez pas le spectaculaire, ce n’est pas l’objectif de la maison. Certes, il y a bien des scènes d’attaque avec des zombies, mais elles se comptent sur les doigts d’une main et, parce qu’elles sont rares justement, redoublent d’efficacité horrifique, à l’instar de cette séquence onirique où le héros, paumé dans les dédales d’un rêve glauque, est soudain assailli par des morts-vivants aussi inquiétants que furibards. Le reste tient presque du documentaire avec même des questions existentielles du genre ça fait de voir son corps se métamorphoser? Et comptez bien sur Andrew Parkinson pour vous répondre. Autre qualité de taille: la mélancolie qui parcourt le récit, accentuée par la qualité du jeu des acteurs et surtout une musique d’une tristesse inconsolable, composée par le réalisateur en personne.

Et au final, ce que l’on ressent ici, c’est comme dans les meilleurs films sur la monstruosité: de l’empathie! De la compassion! Et un vrai regard sur ceux qui vivent en marge comme cette scène aussi brève qu’intense où une prostituée donne un peu de réconfort au protagoniste en faisant fi de sa monstruosité naissante. Consciente des étranges marques sur les joues, elle répond au besoin le plus vital du jeune homme: le contact humain. Parallèlement à ce délabrement, Andrew Parkinson montre la détresse de la petite amie qui tente comme elle peut de combler une absence qui lui ronge l’âme. Inquiétée par la disparition de son mec, elle se noie dans un océan de culpabilité. Qu’a-t-elle donc fait? Absolument rien, et il n’est rien de pire que de ne pas comprendre ce qui a pu se passer.

Moi, Zombie… est comme son (beau) titre l’indique la chronique d’une douleur. Douleur de perdre le goût à la vie (le protagoniste ne sort plus sauf pour se nourrir et tuer, mais il est encore capable de parler avec les autres, bien que la relation soit fatalement éphémère – cf. la scène avec l’autostoppeur, épurée, sans fioritures). Douleur de ne plus pouvoir être un homme (la perte de son sexe lors d’une ultime masturbation). Dans un entrelacs de flash-back (qui rêve quoi? qui est qui? où se situe le passé, le présent?), Parkinson joue sur les fluctuations permanentes entre un corps mort et un esprit vivant. Toute l’incarnation d’une douloureuse lutte entre le physique (le corps qui se délite) et la métaphysique (les souvenirs qui tentent de combler les manques d’un présent insoutenable). Parce qu’il montre des soliloques mornes, des longues scènes de spasmes convulsifs et de transes de douleur innommable, le film peut légitimement déconcerter l’amoureux du genre. Mais les autres en revanche, et nous en faisons partie, seront ultra-sensibles à l’atroce beauté de cette proposition unique.

Genre: Horreur
Avec: Giles Aspen, Ellen Softley, Dean Sipling…
Réalisation: Andrew Parkinson
Durée 79 minutes

Les articles les plus lus

« The Bride » de Maggie Gyllenhaal : un film qui court contre le monstre

Le second film de Maggie Gyllenhaal s’ouvre sur une...

[SAN JUNIPERO] BLACK MIRROR CHEF-D’ŒUVRE CHAOS

Surprise: la troisième saison de Black Mirror nous offre avec son...

[DOMINATRIX WITHOUT MERCY] Shaun Costello, 1976

Le roughies, ou la porte noire du porno. Bienvenue...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');