Une reine de beauté, confrontée à un pays à feu et à sang. Soutenu par Diego Luna et Gael García Bernal, Miss Bala, un film choc qui révèle Gerardo Naranjo, cinéaste (très) doué.
Comment est né Miss Bala?
Après mes deux premiers longs métrages (Drama/Mex et I’m gonna explode), je cherchais un sujet fort, témoignant de l’état du Mexique, sans tomber dans la distanciation ou la parodie. Je suis tombé sur ce fait-divers où Laura Elena Zúñiga, une reine de beauté du continent latino-américain, fut arrêtée avec des narcotrafiquants et le chef du cartel de Juarez. Il y a quatre ans, la presse l’avait surnommée «Miss Narco». J’avais déjà le titre, le personnage. J’ai cherché à rencontrer cette ancienne miss qui semblait parfaitement illuminée et refusait de raconter la vérité. Elle semblait totalement paranoïaque et prisonnière de ses angoisses, prostrée de peur.
Quelles ont été vos influences ?
Justement, je n’en voulais aucune! Je connaissais le travail du directeur de la photo, Mátyás Erdély, pour avoir vu Chico (Ibolya Fekete, 2001), Johanna (Kornél Mundruczó, 2005) et Delta (Kornél Mundruczó, 2008). Mais quand il est venu pour la première fois à Mexico, nous avons eu une longue discussion sur ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. Je voulais créer un environnement mental, sensoriel, par des moyens purement visuels. En revanche, je ne voulais absolument pas tomber dans les travers des films politiques, paraître trop frontal ou m’abîmer dans la démagogie. Par-dessus tout, je ne voulais aucune référence à d’autres films. Dans mes deux films précédents, je revendiquais des tonnes d’influences, notamment à Godard. Avec le recul, je pense que ces films-là auraient été meilleurs s’ils ne les avaient pas subi. Je voulais changer de méthode avec Miss Bala, il fallait trouver un ton et une identité uniques. Du coup, je n’ai montré aucun film au préalable à l’équipe. Pendant le tournage, nous parlions inévitablement des mouvements de caméra et des compositions de plans mais si nous partagions quelques influences communes avec le chef-opérateur, nous n’en parlions jamais. Nous étions dans l’intuition et, avant de jouer aux petits malins, nous avons préféré imaginer ce que ça faisait d’être dans la tête de l’héroïne, d’être dans la situation avec elle.
D’où la dimension subjective…
Oui. Il ne fallait pas avoir de l’avance sur Laura, l’héroïne; il fallait vivre les événements en même temps qu’elle, sans savoir comment ça évoluerait. Forcément, ce genre de parti-pris n’est pas sans conséquence. Certains spectateurs, frustrés, ne comprennent pas pourquoi elle ne se révolte pas. On ne demande souvent pourquoi elle ne prend pas le flingue? Mais Laura n’est pas Bruce Willis. Nous ne sommes pas dans Die Hard. Une personne normale réagirait comme Laura, pétrifiée, sous le choc. Nous ne sommes pas dans la dénonciation, nous voulions développer une émotion que les gens pourraient ressentir et insister sur le sentiment de paranoïa : effectivement, c’est une accumulation de malchance, mais je trouvais intéressant de confronter un personnage naïf à un environnement hostile. Le film ne parle pas de la situation politique au Mexique sous le joug du crime organisé, c’est vraiment la toile de fond, le contexte. Miss Bala parle surtout du sentiment de peur. D’autres ne comprennent pas pourquoi on ne s’intéresse pas plus aux criminels comme dans les films Hollywoodiens. Mais ces personnages souvent glorifiés au cinéma ne m’intéressent pas.
Le parcours de Miss Bala n’est pas sans évoquer celui de Florence Cassez.
Je comprends… Les faits sont troublants et effectivement je me suis penché sur le sujet. Rien n’est clair ni évident. Je ne peux pas dire si elle est coupable ou innocente; mais ce qui est sûr, c’est ce qu’elle a été manipulée, pas aidée et que les preuves sont accablantes. Les Mexicains sont aussi lassés par cette histoire, parce qu’ils voient sans doute en elle leur propre impuissance.
Quels films vous donnent l’impression d’évoluer dans un cauchemar éveillé?
Sans hésitation, Seul contre tous et Irréversible, de Gaspar Noé. En voyant ces films, j’éprouve ce sentiment terrifiant d’être dans la peau de monstres.

