Mirrors : Interview Alexandre Aja

Au départ, il y a Into the mirror, un thriller fantastique sud-coréen réalisé par Kim Seong-Ho où la malédiction du miroir servait de prétexte pour nourrir une histoire psychologique tirée par les cheveux. Désirant changer de registre (passer du film d’horreur à l’artillerie du surnaturel), le réalisateur Alexandre Aja et son fidèle scénariste Grégory Levasseur en ont tiré une déclinaison américaine pour le compte de la Fox en tentant de reproduire ce qu’ils avaient magistralement réussi sur La colline a des yeux : dépoussiérer l’original et améliorer ses faiblesses sur un mode plus spectaculaire que suggestif. Le résultat est désormais disponible en DVD et en Blu-Ray. En interview, Aja revient sur cette expérience en éclarcissant les zones d’ombre, vend un prochain long-métrage ambitieux et surtout avoue s’être pris une immense claque en découvrant sur les conseils de Eli Roth Les révoltés de l’an 2000 en DVD (il ne l’avait jamais vu). Parmi ses découvertes récentes au cinéma, il ne s’est toujours pas remis du Morse, de Tomas Alfredson.

Dans quelle mesure êtes-vous intervenu dans l’élaboration du DVD de Mirrors ?
Ça a été pour moi le premier DVD où la perspective du Blu-Ray a existé. Jusqu’à présent, on ne pensait pas en contenu Blu-Ray. La révolution du Blu-Ray donne essentiellement la possibilité de voir le film dans les meilleures conditions possibles. Quand on est réalisateur et que l’on passe des semaines et des semaines à faire l’étalonnage de son film et à essayer de faire le meilleur master et qu’ensuite, on passe dans une autre discussion très technique, dont tout le monde se fout alors que c’est le plus important. Comment on va faire un encodage, une compression qui ne va pas détériorer le film, surtout quand un film se passe à 70% de nuit dans des endroits atmosphériques, qu’on tient à ce grain et que l’on n’a pas envie de quelque chose de lisse ou de transparent ? Tout ça prend de la place et malheureusement, les éditeurs et les studios ont tendance à se focaliser sur les suppléments. A l’arrivée, on a des DVD qui ne ressemblent pas du tout au film, qui ne ressemblent pas du tout au master et dont l’étalonnage devient pixellisé.

Est-ce selon vous le Blu-Ray peut répondre à ce problème ?
Oui, même si ce n’est pas encore réglé et qu’il y a toujours des gens peu scrupuleux qui sont tout au long de la chaîne. Au moins, techniquement, on a la qualité de stockage nécessaire pour avoir des masters encodés qui soient compressés au minimum. L’avantage du Blu-Ray, c’est ce qu’on nous a promis avec le DVD et qui n’était pas exactement à la hauteur des promesses. Ce qui m’échappe encore, c’est pourquoi ça coûte aussi cher. J’imagine que c’est pour écouler les stocks de DVD avant de passer au Blu-Ray. Mirrors s’inscrit totalement dans la problématique dont on vient de parler. Sur le DVD américain, il n’y a qu’un seul disque avec beaucoup de suppléments. Evidemment, la qualité du film lui-même n’est pas du tout en correspondance avec le travail fourni lors de l’étalonnage. Mirrors est très visuel, atmosphérique, et contient des détails. Le Blu-Ray va les appuyer et permettre au spectateur de le découvrir dans des conditions parfaites. Récemment, Furia est sorti en zone 2. Je suis content que ça arrive enfin. Un homme – dont j’ignore l’identité – a réussi à acheter les droits il y a dix ans. Il l’a distribué de manière très bizarre aux Etats-Unis avec un tirage limité. Le master qu’il distribuait en DVD, on aurait dit qu’il avait filmé sa télé avec une caméra DV. Je n’ai jamais vu un master aussi dégueulasse. Heureusement, là, on a un master qui respecte plus le film tel qu’il était.

Quelle a été votre vraie motivation pour réaliser Mirrors ?
La motivation de Mirrors, c’est avant tout d’explorer la deuxième phase du genre. Il y a toujours cette phase de réalisme, de violence, de survival qui correspond à Haute tension, La colline a des yeux et Deuxième Sous-sol. Des chefs-d’œuvre bien au-dessus de celui-ci ont été les sources de mes inspirations. Et puis il y a la phase du surnaturel que j’aime autant. J’ai toujours été autant attiré par Massacre à la tronçonneuse que par Shining. A l’origine, le but, c’était de chercher de ce côté-là, voir comment je pouvais m’en tirer. J’ai développé un premier projet qui s’appelait The Waiting et qui n’a pas pu se faire parce qu’on n’a pas trouvé le bon casting. En continuant à chercher, je tombe sur le script de Mirrors. Je ne savais pas qu’il s’agissait d’un remake. A la vision de l’original, j’ai trouvé le sujet le plus intéressant qui m’ait été donné depuis très longtemps. Je trouvais qu’il y avait matière à transmettre le même sentiment que l’on pouvait avoir en découvrant des films comme L’exorciste, Shining ou Rosemary’s baby. J’étais aussi captivé par la dimension universelle. J’avais l’impression que pour faire un film captivant, il fallait s’appuyer sur ce qui faisait partie de notre quotidien. J’avais l’impression que le miroir, et les liens qu’il entretient avec l’histoire de l’humanité depuis toujours, était une évidence. Pour moi, c’était plus important que la cassette-vidéo, le téléphone portable ou n’importe quelle autre menace potentielle. Je voulais faire un film qui resterait avec eux après et qui ferait que la prochaine fois qu’ils se retrouveraient en face d’un miroir, ils le voient de manière différente et qu’ils puissent penser l’espace d’un instant qu’il s’agit peut-être d’un passage vers un autre univers.

Que pensez-vous de la scène du miroir dans Abîmes de David Twohy ?
C’est une très belle scène. Je l’avais revue en plein milieu de tournage et j’étais jaloux parce que j’aurais aimé avoir ça dans mon film (il rit). J’avais vu Abîmes en salle à l’époque et ça ne m’avait pas plus marqué que ça parce que c’était en arrière-plan, plus de l’ordre d’une manifestation qu’une action. Au cinéma, l’exploitation du miroir est toujours très attrayante. Je parle pour moi mais je parle aussi pour d’autres réalisateurs, lorsqu’on cherche le meilleur angle et le meilleur endroit pour mettre la caméra et filmer la scène, on est toujours tenté d’utiliser un miroir pour partir sur une nouvelle piste. Le miroir projette ce qui est censé être la réalité mais en même temps, ce n’est pas la réalité. C’est souvent une mise en abyme de ce qu’est le cinéma par essence. Une fausse vérité que l’on essaye de planter comme une vérité.

Est-ce que vous avez eu les coudées franches pendant le tournage de Mirrors ?
j’ai eu une totale liberté sur Mirrors dans le sens où c’est le scénario que l’on avait écrit et que l’on a adapté. La différence, c’est que le film a eu un parcours atypique. Aux Etats-Unis, il a moyennement marché au box-office, pas un échec mais pas un succès comme Kiefer Sutherland et moi-même pouvions l’espérer. La Fox avait envie de vendre le film comme un nouveau shocker après La colline a des yeux. Ce qui n’a jamais été son ambition. C’est vrai que je peux imaginer que ceux qui étaient restés sur La colline a des yeux et sur cet esprit « survival extrême » – que j’adore par ailleurs -, ce n’était pas le sujet. Le film a été vendu comme un thriller surnaturel avec Kiefer Sutherland dans le reste du monde. Et ça a été un succès public qui a dépassé La colline a des yeux. Je n’ai pas été brimé du tout. Dès le départ, je voulais faire ce film-là et dès le départ, je ne me suis pas positionné dans l’idée de faire un film d’horreur extrême. Mon intention, c’était de faire un thriller avec de vrais moments d’horreur pour créer l’immersion du personnage principal. Je ne voulais pas aller aussi loin que La colline a des yeux. Cela aurait été hors sujet. Je voulais partir de la vie quotidienne et montrer le pouvoir des miroirs. La thématique des miroirs était plus large dans son sujet que les effets des retombées radioactives sur des villages de mineurs aux Etats-Unis. J’aurais pu faire un film plus intime, plus dans le sillage de David Cronenberg dans l’esprit et plus gore. A un moment donné, je me souviens que l’on a hésité. On n’a pas été brimé, du moins sur le résultat. En revanche, sur le processus de fabrication du film, ça a été un combat permanent. Le studio ne voulait pas entendre parler de la scène où Amy Smart s’arrache la mâchoire, ni même du meurtre en introduction. La colline a des yeux, ce fut pareil. Il ne voulait pas entendre parler du drapeau américain, de l’hymne national.

Pourquoi êtes-vous allé chercher Javier Navarette, compositeur de L’échine du Diable et Le labyrinthe de Pan, pour la bande-son de Mirrors ?
Tout dépend de l’univers. J’étais très satisfait de ma collaboration avec Tomandy sur La colline a des yeux mais il y a quelque chose hors du temps dans Mirrors, de par le thème du miroir. Je voulais une musique qui exprime cette dimension. Il fallait que ce soit classique et en même temps que ça possède une efficacité dont j’avais besoin pour créer cette atmosphère. C’est vrai que Javier a été une grande rencontre en proposant un travail incroyable, en allant même jusqu’à recréer des airs connus. Le personnage principal est confronté à une fatalité qui s’enroulait autour de lui, qui l’enfermait et le rendait prisonnier de ces miroirs.

Quel est votre point de vue sur le cinéma de genre en France ?
Ce qui a été positif avec Haute tension, c’est que ça a permis de réaliser des films d’horreur en France. Le genre n’existait pas. Le problème, c’est que là où des producteurs et des distributeurs auraient dû voir plus loin, plus grand et ouvrir une brèche à la manière des espagnols avec Filmax, ils se sont contentés de voir le modèle financier que représentait Haute tension. C’est malheureusement le nerf de l’industrie vue en backstage. Le hic, c’est que Haute tension a montré comment un film pouvait, s’il coûtait moins de 2 millions d’euros, être totalement viable sans nécessairement avoir une grande exploitation en salles. Le succès des films comme Martyrs ou A l’intérieur est secondaire. La peur étant assez universelle, la vente internationale est très forte sur ces films-là et du coup les films s’amortissent sur la vente à l’étranger. Le DVD est toujours là, au rendez-vous. De fait, ça devient un modèle financier très lucratif pour ceux qui le mettent en place mais qui limitent systèmatiquement à des enveloppes inférieures à 2 ou 3 millions d’euros. C’est là où on se rend compte qu’il y a une limitation de l’expression. En France, on ne peut pas faire L’orphelinat et on ne peut pas faire Les autres…

Comment se prépare Piranha 3D ?
Il faut qu’on se le dise, une bonne fois pour toutes : Piranha 3D n’est pas un remake du film de Joe Dante ! Il y a juste le titre en commun. L’histoire est différente, notre décor est différent, nos situations sont différentes. Il y a juste des piranhas. Et puis, maintenant, j’avoue que l’idée du remake commence un peu à me créer des allergies. J’en ai un peu marre de voir tous les films que j’adore se faire lifter. Il y avait quelque chose d’assez sain dans la manière dont à travers l’histoire du cinéma, les remakes non officiels se faisaient. Quand on voyait Pulsions, de Brian de Palma, il n’y avait aucun doute sur l’influence de Psychose sur le film. Il y avait une réinterprétation passionnante de la part de De Palma. De la même façon, quand on voit Chromosome 3, de David Cronenberg et quand on voit The Grudge après, ce n’est plus du tout la même histoire. Certains éléments sont proches, mais ce qui est intéressant c’est la manière dont le cinéaste japonais a digéré Cronenberg pour en faire quelque chose qui lui est propre. Il y avait vraiment ce côté digéré, assimilé pour reproduire quelque chose de différent. Maintenant, ce processus-là a disparu au profit d’un systématisme du remake. Pour la plupart, il y a une forme de paresse pour le Dieu Marketing. C’est sûr qu’un remake a plus de chance de cartonner au box-office qu’un film nouveau ou original aujourd’hui. En plus de ça, sans vouloir faire le prophète, si la révolution de la 3D arrive, et j’espère qu’elle arrivera parce que c’est une nouvelle technologie très intéressante, il est possible que l’on entre dans une nouvelle ère de remakes, quelque part un peu plus justifiés parce que ce seront des réinterprétations de tous les plus grands films avec de nouvelles techniques. Avec Piranha 3D, je souhaite que l’intrigue soit ténue pour privilégier les plaisirs coupables comme on pouvait en trouver dans les années 70 avec de la nudité et du gore.

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