Quelle disparition est capable d’affecter autant votre grand-père, votre tante, que votre petite cousine d’à peine 20 ans, fraichement plongée dans l’univers Demy/Legrand à l’occasion de l’expo de la Cinémathèque en 2013?
Michel Legrand n’est plus, et avec lui ce sont les après-midis un brin grisou des vacances de la Toussaint chez les grands-parents qui s’en vont aussi (on parle d’une époque où TF1 était encore capable de réunir toute la famille devant le poste). Chacun avait son petit Michel fétiche : les uns préféraient les thèmes colorés des Demoiselles (1967) aux papiers peints rhubarbes des Parapluies (1964), d’autres ne pouvaient dissocier son nom des émois adolescents d’Un été 42 (1971), les derniers trouvaient leur bonheur dans ce sommet de coolitude qu’est L’affaire Thomas Crown (1968), que le montage d’Hal Ashby contribuera lui aussi à rendre légendaire.
Et puis il y a ceux qui croquent dans tout, ceux qui refusent absolument de choisir, et qui trouvent autant de réconfort dans les embardées psychédéliques de Peau d’âne (et son osé « Nous nous gaverons de pâtisseries ») que dans l’ouverture solennelle de Vivre sa vie (1962). Comme tout une génération, je fais partie de ceux-là : j’aime autant sa légèreté sous haute perfusion bossa-nova que ses tonalités plus graves, proches de celles du non moins merveilleux Georges Delerue. Bref, voilà un compositeur qui a tellement mis tout le monde d’accord que pour une fois, on n’a absolument aucune honte à afficher fièrement son manque total d’originalité en matière de préférence.
Si on oublie souvent le merveilleux score estival de La Piscine, mon coup de coeur ira quand même à l’humeur chancelante, métronomique, de Cléo de 5 à 7 : assis à son piano aux cotés de Corinne Marchand et du très chaos Serge Korber, Michel Legrand se laisse aller à une impro automatiquement retoquée par l’assistance (« Ce n’est pas moderne ça : l’air d’avant, il est mieux »). Juke-box sur commande, Michel enchaine les phrases musicales avant d’enchainer sur un « Cléopâtre, je vous idolâtre », et d’embrayer sur la plus belle scène chantée de l’histoire du cinéma français (« Sans toi »).
Demy, Varda, Romy, Alain, Losey, Gene Kelly, McQueen, Moreau, Monsieur Dame, Deneuve, Welles, Dorléac, Deray, Rappenau, Klein, Karina, Marker, Godard (la liste est évidemment incomplète) : avec la mort de Michel Legrand, c’est un certain âge d’or du cinéma bariolé des 60’s/early 70’s – kaléidoscope d’images et d’airs qu’on fredonne toujours un peu faux – qui s’éteint lui aussi. Les après-midis chez papy n’auront peut-être plus la même saveur…

